Un studio islandais quitte ses propriétaires coréens

120 millions de dollars pour reprendre son indépendance. Le studio derrière Eve Online a annoncé mercredi 6 mai qu’il quitte le giron de l’éditeur sud-coréen Pearl Abyss et change de nom au passage. Adieu CCP Games, bonjour Fenris Creations. Au même instant, Google DeepMind est entré au capital pour utiliser le jeu comme laboratoire d’entraînement pour son intelligence artificielle.

L’opération, validée par les filings réglementaires de Pearl Abyss à Séoul, s’élève à 120 millions de dollars en cash et en éléments non-cash, selon le communiqué publié à Reykjavik. La direction reste en place, les studios de Reykjavik, Londres et Shanghai aussi. Ce qui change, c’est la gouvernance, désormais portée par un nouveau conseil d’administration où siège Google DeepMind avec une participation minoritaire estimée par Bloomberg à plusieurs millions de dollars.

Pourquoi Demis Hassabis veut Eve Online

« Je suis un gamer depuis que je suis gosse. J’ai commencé ma carrière en programmant des simulations comme Theme Park », a glissé Demis Hassabis, le patron de DeepMind, dans le communiqué officiel. La citation n’est pas anecdotique. Le laboratoire britannique a fait toutes ses grandes percées sur des jeux vidéo. Les premières IA lecteurs d’Atari en 2013 avec le DQN. AlphaGo qui a battu Lee Sedol au jeu de go en 2016. AlphaStar, sorti en 2019, qui a vaincu des joueurs professionnels de StarCraft II. Plus récemment SIMA, un agent généraliste capable de naviguer plusieurs jeux 3D différents.

Eve Online cumule les difficultés que ces titres précédents ne posaient pas. Le jeu se déroule sur un seul serveur partagé par tous les joueurs depuis 2003. L’économie virtuelle est entièrement pilotée par les utilisateurs. Une décision politique prise un mardi peut faire s’effondrer une coalition six mois plus tard. C’est exactement ce que cherche DeepMind selon le communiqué : « la planification à long horizon, la mémoire et l’apprentissage continu ». Trois domaines où les modèles actuels de Google peinent encore.

Un univers où 257 vaisseaux capitaux ont brûlé en une nuit

Pour mesurer la complexité du terrain, il suffit de se rappeler ce qui s’est passé dans le système M2-XFE entre le 30 et le 31 décembre 2020. Un choc militaire entre deux coalitions de joueurs réunissant plus de 6 500 connectés a duré quatorze heures et a vu la destruction de 257 Titans, les plus gros vaisseaux du jeu. La bataille est entrée au Guinness World Records pour la valeur des pertes : 378 012 dollars, en convertissant la monnaie virtuelle, l’ISK, au taux du marché de l’époque. Six ans plus tôt, la bataille de B-R5RB avait déjà détruit 75 Titans en vingt et une heures et coûté l’équivalent de 300 000 dollars aux joueurs perdants.

Ces chiffres ne sont pas des records gratuits. Ils décrivent un système où les agents humains coopèrent par milliers, trahissent, négocient des armistices, paient des espions infiltrés depuis des années. C’est cette dynamique sociale que les chercheurs vont désormais essayer de reproduire avec des agents artificiels, sur une copie hors-ligne du serveur, hébergée en local chez DeepMind. La précision est importante : aucune IA ne sera déployée sur le serveur public où jouent les vrais utilisateurs.

Quand Google paie pour jouer plutôt que jouer pour gagner

L’investissement reste modeste à l’échelle des dépenses tech. Amazon a confirmé mercredi à Bercy un plan de 15 milliards de dollars sur trois ans pour ses centres de données français. Elon Musk vient d’annoncer 55 milliards de dollars dans son projet de fab Terafab au Texas. À côté, la prise de participation de DeepMind se compte en millions. Mais l’objectif n’est pas la valorisation, c’est la donnée. Eve Online est une des rares places où une IA peut s’entraîner sur des comportements humains à grande échelle, sans poser de question éthique sur les utilisateurs réels.

Le jeu s’y prête économiquement. CCP a fini 2025 avec plus de 70 millions de dollars de revenus, son meilleur quatrième trimestre depuis dix ans, et un mois de novembre record. Le studio reste profitable, ce qui rend le timing logique pour reprendre son indépendance. Pearl Abyss avait racheté l’islandais en 2018 pour 425 millions de dollars. Sept ans et demi plus tard, l’éditeur coréen revend l’actif moitié moins cher, mais sans pertes en capital, selon les conseillers financiers Aream & Co. et Arion Bank cités dans le communiqué.

Vingt-trois ans après son lancement, le sandbox revient à Reykjavik

Eve Online a été lancé en mai 2003. Le titre a survécu à trois générations de consoles, deux changements d’éditeur, plusieurs faillites de studios concurrents, et garde un noyau d’environ 32 000 joueurs simultanés selon les compteurs de Steam, avec des pics autour de 98 000 utilisateurs actifs sur la journée. Hilmar Veigar Pétursson, qui dirige le studio depuis quinze ans et reste à la tête de Fenris Creations, a salué dans le communiqué « la patience et la confiance entre développeurs et joueurs », formule diplomatique pour dire que CCP retrouve sa souveraineté éditoriale.

Birgir Már Ragnarsson, cofondateur du fonds islandais Omega Ventures, devient président du conseil d’administration. Le cabinet juridique LOGOS, basé à Reykjavik, a piloté le volet légal de la séparation. Les bureaux d’Islande restent l’épicentre, sans plan social associé. Le communiqué insiste : pas de restructuration, pas de licenciements.

Vanguard et Frontier dans les cartons

Le studio prépare deux extensions de l’univers Eve. Eve Vanguard, un jeu de tir à extraction qui doit sortir l’année prochaine. Et Eve Frontier, un titre de survie spatiale en ligne. Les deux sont annoncés depuis 2023 et restaient bloqués dans les arbitrages de Pearl Abyss, qui privilégiait ses propres marques comme Black Desert ou le futur Crimson Desert. La séparation lève cet obstacle. Selon les analyses publiées sur le site spécialisé PocketGamer.biz, Fenris Creations veut désormais accélérer sur ces deux projets pour ne pas dépendre uniquement du jeu vétéran.

Reste un calendrier. Le décret de cession sera publié au journal officiel sud-coréen dans les prochains jours. La recherche conjointe avec DeepMind démarre immédiatement, sur le serveur local installé à Reykjavik. Et les premiers résultats académiques pourraient sortir dès la conférence NeurIPS de décembre, où DeepMind a déjà déposé plusieurs travaux liés à la planification à long terme dans les environnements ouverts. Un peu plus de vingt-trois ans après le premier vol stationnaire d’un Rifter dans le système Jita, l’univers Eve Online entame officiellement sa carrière de cobaye pour intelligences artificielles.