250 millions de dollars pour des fonctions qui n’ont jamais existé. Apple a accepté mardi de signer un chèque géant à des dizaines de millions d’acheteurs d’iPhone, attaqués en justice pour avoir cru à la nouvelle Siri vendue au keynote de juin 2024. Deux ans plus tard, l’IA reste introuvable.
Le spot avec Bella Ramsey, point de bascule
Tout part d’une publicité disparue. À l’automne 2024, Apple inonde les écrans avec « More Personal Siri », un spot mettant en scène l’actrice de The Last of Us, Bella Ramsey, demandant à son iPhone le prénom d’un inconnu croisé deux jours plus tôt dans un café. Siri retrouve la conversation, croise les contacts, ressort la fiche. Un tour de force censé incarner Apple Intelligence, la grande annonce du WWDC 2024.
Sauf que cette Siri n’existait pas. En mars 2025, Apple confirme à mi-mots que la nouvelle assistante est repoussée. Les pubs disparaissent du jour au lendemain, le journaliste John Gruber les qualifie de « démonstration vaporware » sur Daring Fireball, et un Californien du nom de Peter Landsheft saisit le tribunal fédéral du Northern District de Californie. Le procès Landsheft v. Apple est officiellement déposé le 20 mars 2025 sous le numéro 5:25-cv-02668.
Jusqu’à 95 dollars par appareil
Le règlement annoncé par le cabinet Cotchett, Pitre & McCarthy fixe un dédommagement minimum de 25 dollars par iPhone éligible. Si le nombre de réclamants reste limité, l’enveloppe peut grimper jusqu’à 95 dollars par appareil. Sept modèles tombent dans le périmètre, selon l’accord rapporté par 9to5Mac : iPhone 15 Pro, 15 Pro Max, 16, 16e, 16 Plus, 16 Pro et 16 Pro Max, achetés aux États-Unis entre le 10 juin 2024 et le 29 mars 2025.
La classe couvre environ 36 millions d’appareils. Si tous leurs propriétaires se manifestent, la part individuelle plonge bien en dessous des 95 dollars affichés, parce que les frais de justice et les honoraires d’avocats sont prélevés sur la même cagnotte. AppleInsider rappelle que la facture totale couvre l’ensemble du règlement, pas un pot net pour les consommateurs. Les notices de réclamation doivent partir dans les 45 jours qui suivent le 5 mai, soit autour de la troisième semaine de juin.
Apple paie sans reconnaître la faute
Cupertino refuse formellement de plaider coupable. Dans une déclaration transmise à 9to5Mac, un porte-parole se contente d’expliquer : « We resolved this matter to stay focused on doing what we do best. » Traduction maison : on signe le chèque pour passer à autre chose. Le texte de l’accord précise que l’entreprise « nie avoir mal agi » et qu’elle estime avoir respecté toutes les lois applicables.
Côté plaignants, le ton est plus offensif. Brian Danitz, partner chez Cotchett, Pitre & McCarthy et co-leader des avocats de la classe, parle dans un communiqué BusinessWire d’« un des plus gros règlements jamais conclus dans une affaire de publicité mensongère ». Le cabinet Clarkson Law Firm, qui a déposé la toute première plainte, va plus loin : selon Shacknews, la plainte initiale accuse Apple d’avoir « promu des capacités d’IA qui n’existaient pas et n’existent toujours pas ».
L’IA promise n’arrivera pas avant juin
C’est le détail qui fait mal. Au moment de l’audience d’approbation du règlement, fixée au 17 juin 2026 devant la juge Noël Wise, la nouvelle Siri n’a toujours pas été livrée. Apple promet désormais ces fonctions pour iOS 27, attendu en preview à la conférence WWDC du 8 juin. Soit deux ans, jour pour jour, après le keynote où ces mêmes fonctions ont été présentées.
La plainte de Landsheft anticipait d’ailleurs cette dérive : ses avocats prédisaient en mars 2025 que l’IA promise ne verrait pas le jour avant « deux ans ou plus ». Quatorze mois plus tard, le pronostic se vérifie. Pendant ce temps, Apple a continué à vendre les iPhone 16 en mettant en avant l’argument Apple Intelligence sur ses fiches produits et dans ses linéaires.
Une autre épée de Damoclès, beaucoup plus lourde
Les 250 millions ne sont qu’un préambule. Apple est toujours visé par un recours collectif autrement plus dangereux, porté par le National Pension Service de Corée du Sud, le fonds de pension public coréen. L’action évoque cette fois une fraude boursière : les retards de Siri auraient coûté plusieurs milliards de dollars aux actionnaires, et l’entreprise aurait laissé prospérer les promesses pour soutenir le cours. Apple a déposé en février 2026 une motion de rejet, encore en cours d’examen, selon AppleInsider.
Pour mettre les 250 millions en perspective, le règlement représente moins de 0,07 % du chiffre d’affaires annuel iPhone, qui dépasse les 200 milliards de dollars. Une amende symbolique, donc, sauf que la signature elle-même est un précédent. Aucune marque tech n’avait jamais payé autant pour des promesses d’IA non tenues. La barre est désormais posée.
Et pour les acheteurs français ?
Mauvaise nouvelle pour les utilisateurs hexagonaux : le périmètre du règlement se limite aux États-Unis. Les Français qui ont acheté un iPhone 16 ou 15 Pro entre juin 2024 et mars 2025 n’auront droit à rien, malgré une campagne publicitaire identique en Europe. La Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes n’a, à ce stade, ouvert aucune enquête publique sur l’argument Apple Intelligence.
Reste qu’en France, le code de la consommation prévoit lui aussi des sanctions pour pratique commerciale trompeuse, jusqu’à 10 % du chiffre d’affaires annuel pour une personne morale. Les associations de défense des consommateurs comme UFC-Que Choisir suivent de près le dossier américain et n’excluent pas une procédure miroir si l’audience de juin 2026 valide les éléments du dossier.
D’ici là, Apple tente de réorienter le récit. Dans la déclaration officielle, l’entreprise insiste sur les fonctions livrées : Visual Intelligence, traduction en direct, Writing Tools, Genmoji, Clean Up dans Photos. La Siri repensée y est rétrogradée au rang de « deux fonctions supplémentaires », alors qu’elle ouvrait le keynote 2024. La tentative de minimisation arrivera trop tard pour les juges californiens, qui doivent statuer le 17 juin.