Téléphone glissé sur la cuisse, sujet pris en photo, ChatGPT lancé en silence. Et au bout, un 17 sur 20. La scène, racontée par un étudiant nommé Valentin dans Le Parisien, n’a plus rien d’exceptionnel. Une enquête Ipsos pour THEIA, dévoilée ce mardi, montre que plus d’un jeune sur deux a déjà utilisé une IA pour un examen ou un devoir maison.
L’étude porte sur 1 000 jeunes Français de 18 à 25 ans. Le chiffre central donne le ton : 80 % d’entre eux interrogent ChatGPT, Gemini ou Copilot au moins une fois par semaine. Quatre sur dix le font tous les jours. Et un sur cinq, plusieurs fois par jour. L’outil n’est plus un gadget de techos, c’est devenu un cahier de brouillon collectif.
Quand le devoir maison se rédige en deux secondes
Valentin, en troisième année post-bac, voit ses camarades « se contenter de donner le truc à n’importe quel agent, et boum, ils le laissent faire ». L’enquête confirme la généralisation : 50 % des sondés ont déjà rendu un travail produit par une IA. Pas une recherche d’idées, pas un correcteur orthographique. La copie elle-même.
Une autre étude, signée Ipsos pour Epita en février 2026, montait le compteur à 94 % d’étudiants ayant déjà utilisé une IA générative. Et 40 % d’entre eux reconnaissent avoir fait rédiger « tout ou partie d’un devoir ». Parmi ces derniers, 64 % l’ont fait pour un travail noté alors que c’était interdit. Le passage à l’acte n’est plus la marge, c’est la moitié de la promo.
Les profs deviennent enquêteurs
Côté enseignants, la routine a basculé. Cara, qui enseigne l’éthique des sciences à de futurs ingénieurs, oblige désormais ses élèves à indiquer quelle IA et quel prompt ils ont utilisés. Sans ça, la note tombe sous la moyenne. Elle multiplie aussi les oraux : « Je sais de quelle manière ils parlent, leur façon de réfléchir. Si ça sonne suspect, je me dis qu’il y a sûrement une utilisation de l’IA. »
Nhoé, qui intervient en école de commerce, en école d’ingénieurs et à l’université, décrit dans Le Parisien un jeu de massacre silencieux. Avant, un mauvais rapport se repérait au plan bancal et à l’orthographe. Désormais, ChatGPT lisse tout. « Le plan va être forcément bon, l’exhaustivité aussi, et le tout permet de se rapprocher de la moyenne. » Sa parade : noter ce que la machine ne sait pas faire. Argumenter à voix haute, défendre une recommandation, simuler une réunion.
« Le travail honnête est devenu suspect par défaut »
Le climat se retourne contre ceux qui jouent le jeu. Près de deux jeunes sur trois pensent que les examens en France ne reflètent pas leur niveau réel. Et 50 % des sondés disent redouter d’être soupçonnés de fraude alors qu’ils n’ont rien à se reprocher. La phrase de Flavien Reille, qui dirige THEIA, claque : « Le travail honnête est devenu suspect par défaut. C’est un climat anxiogène pour des étudiants qui méritent au contraire que leur sérieux soit reconnu. »
Le paradoxe : les étudiants restent attachés au papier. La feuille double, la salle surveillée, le stylo à bille. Ce format archaïque est jugé le plus pertinent pour mesurer le vrai niveau par 84 % d’entre eux. Et 86 % y voient une garantie d’équité. Les épreuves sur ordinateur, elles, font peur. La moitié craint un bug technique, l’autre moitié craint d’être accusée à tort d’avoir tapé son sujet à ChatGPT pendant l’épreuve.
La France n’est ni en avance ni en retard
Ce que vivent les amphithéâtres français se joue partout. Le Higher Education Policy Institute britannique a publié en février 2025 une enquête où 92 % des étudiants disent utiliser l’IA, et 88 % la mobilisent pour des activités évaluées. À l’échelle de 16 pays, le Digital Education Council a sondé en 2024 un panel d’étudiants : 86 % avaient déjà recours à une IA générative dans leurs études. Aucun pays n’a trouvé la parade.
Le ministère de l’Enseignement supérieur n’a, à ce jour, aucune ligne nationale claire. Chaque université, chaque école pose ses propres règles, parfois contradictoires d’un cours à l’autre dans le même établissement. Les chartes vont de l’interdiction totale à l’usage encouragé sous condition de citation. La doctrine reste à écrire.
Apprendre plus, pas moins
L’autre surprise de l’enquête Ipsos : les jeunes ne réclament pas la fin de l’effort. 66 % estiment qu’il faut désormais apprendre davantage qu’avant pour se démarquer de l’IA. Et 64 % pensent qu’il faut continuer de se former tout au long de la vie. Seuls 43 % considèrent que l’apprentissage traditionnel a perdu de son utilité. La génération qui triche le plus est aussi celle qui défend le mieux la valeur du savoir.
« Mes étudiants ne veulent qu’apprendre et sont super curieux », confirme Cara. La fracture est ailleurs : entre ceux qui voient l’IA comme un raccourci pour passer la session, et ceux qui s’en servent comme d’un partenaire pour pousser plus loin. Ces derniers gagnent de l’avance, sans laisser de traces dans les copies.
L’examen sur table a encore de beaux jours
Pour Flavien Reille, le vrai chantier n’est pas la chasse aux fraudeurs. « Quand 80 % des jeunes utilisent l’IA chaque semaine et que plus de la moitié reconnaissent l’avoir utilisée là où ce n’était pas autorisé, le problème n’est plus la fraude, c’est l’absence de cadre clair. Le rôle de nos établissements, c’est de tracer cette ligne. »
En attendant, beaucoup d’enseignants reviennent à ce que la machine ne peut pas faire. Plus d’oraux. Plus de copies griffonnées en salle. Plus de soutenances où il faut réagir à une question imprévue. La salle d’examen surveillée, qui semblait ringarde il y a deux ans, redevient le format de référence. Le brevet 2026, dont les nouvelles règles vont faire baisser le taux de réussite de 10 points, en donne déjà un avant-goût. La copie papier reprend du galon, exactement au moment où ChatGPT s’invite partout.