Du 15 juillet au 5 juin. En une décision signée par le ministre de l’Éducation, l’année scolaire mexicaine vient de perdre 40 jours. Le ministère parle de canicule. Le calendrier raconte autre chose : le coup d’envoi du Mondial 2026 à Mexico, le 11 juin.
Le foot et la canicule, deux alibis pour un seul décret
Vendredi 8 mai, le secrétariat à l’Éducation publique a fixé la nouvelle fin du cycle scolaire 2025-2026. Plus de juillet. Plus de juin non plus. Les enseignants rendent leurs notes le vendredi 5, les élèves récupèrent leurs cartables le lundi 8. La rentrée 2026-2027 est repoussée au 31 août.
Dans le communiqué officiel, la Coupe du monde apparaît trois fois. La canicule, deux fois. Les autorités évoquent les températures qui frôlent les 45 °C dans plusieurs États du Nord, mais aussi la pression logistique attendue dans les villes hôtes. Mexico, Monterrey et Guadalajara doivent accueillir treize matchs sur les 104 du tournoi, avec un afflux de visiteurs estimé à plusieurs millions sur l’ensemble du pays. Le ministre Mario Delgado a expliqué que vider les écoles permettrait de fluidifier la circulation, soulager les transports et alléger les forces de l’ordre pendant la phase d’ouverture.
23 millions d’élèves privés du mois de juin
La mesure concerne le secteur public, qui scolarise environ 90 % des enfants. Soit 23,4 millions d’élèves, du préscolaire au lycée, dans 230 000 établissements répartis sur tout le territoire. Les écoles privées, elles, gardent leur calendrier d’origine : leurs élèves continueront jusqu’à la mi-juillet.
Pour les familles, le calcul est brutal. Les vacances d’été passent de cinq à onze semaines, soit près de trois mois sans école. Beaucoup de parents travaillent, les centres aérés publics restent rares, et la SEP n’a pas encore détaillé les solutions de garde envisagées. Quelques États du Nord, comme Sonora et Chihuahua, parlent déjà d’ouvrir des programmes estivaux gratuits pour absorber le choc, sans budget précis ni nombre de places.
Le décalage avec la France est saisissant. Au Mexique, l’année scolaire compte officiellement 190 jours de classe, contre 162 en France. Avec la mesure, ce volume tombe à 150, soit en dessous du minimum recommandé par l’Unesco pour le primaire. Côté français, les vacances d’été durent neuf semaines depuis 2020 et personne n’envisage sérieusement de les rallonger pour un événement sportif.
L’éducation contre le foot, la fronde des parents
L’Union nationale des parents de famille, plus grande fédération du pays, a publié dès vendredi un communiqué de « rejet énergique ». « Utiliser le Mondial comme argument pour raboter le calendrier scolaire est inacceptable », écrit-elle. « L’éducation de nos enfants ne peut pas être sacrifiée pour un événement sportif qui se tiendra dans seulement trois des 2 500 municipalités du pays. »
México Evalúa, un centre de réflexion indépendant qui audite les politiques publiques, a chiffré le manque à apprendre. Selon ses analyses, raboter quarante jours de cours équivaut à perdre près d’un sixième de l’année, dans un pays qui occupait déjà la 53e place sur 81 au dernier classement PISA en mathématiques. « Le retard éducatif et les inégalités vont s’aggraver », a réagi l’organisation auprès de Bloomberg. Plusieurs syndicats d’enseignants planchent sur un appel à mobilisation pour la semaine prochaine.
La présidente fait machine arrière
Le décret n’aura tenu qu’une nuit. Vendredi matin, la présidente Claudia Sheinbaum, en poste depuis octobre 2024, a tempéré devant la presse : la proposition de son ministre « n’est pas définitive » et un dialogue avec les fédérations de parents allait s’ouvrir. Officiellement, le calendrier reste en discussion. Officieusement, l’exécutif lit les sondages : selon les premières enquêtes diffusées samedi, une majorité de Mexicains se dit défavorable à un raccourcissement de l’année scolaire.
Sheinbaum n’a pas pour autant retiré la mesure. Elle laisse Mario Delgado au front et gagne du temps. Les directeurs d’école, eux, attendent encore les instructions définitives, à un mois de la date couperet du 5 juin. La présidente, élue avec 59 % des voix en juin 2024 sur une promesse de continuité éducative, joue ici son premier vrai bras de fer avec une partie de son électorat populaire.
Une vague de chaleur qui dépasse les 45 °C
Côté météo, l’argument climatique tient au moins en partie. Le Mexique vit sa deuxième vague de chaleur de l’année, avec des relevés au-dessus de 45 °C dans le Sonora et 44 °C à Mexicali début mai. Le bilan humain n’est pas encore consolidé pour 2026, mais l’épisode équivalent de 2024 avait tué au moins 121 personnes, selon les chiffres du ministère mexicain de la Santé.
L’étude la plus citée sur le sujet, publiée par le consortium World Weather Attribution, conclut que les chaleurs extrêmes mexicaines sont devenues 35 fois plus probables et 1,4 °C plus intenses du fait du dérèglement climatique. Beaucoup de salles de classe, sans climatisation, dépassent régulièrement les 35 °C en mai-juin. Avancer la fin des cours protège donc bien les enfants. Le problème n’est pas la cause, c’est l’ordre des priorités affiché par le gouvernement, qui mentionne le Mondial avant la météo dans son communiqué.
Si la mesure tient, le Mexique entrerait dans une catégorie à part. Les pays organisateurs précédents avaient adapté leurs calendriers de manière plus modeste. La Russie en 2018 a déclaré jour férié certaines journées de matchs ; le Qatar 2022, joué en hiver, a évité le débat scolaire. Raccourcir de 40 jours une année entière, ce serait une première qui fera école ailleurs, ou pas.
Le coup d’envoi du Mondial est fixé au 11 juin au stade Azteca rénové, à six jours de la dernière sonnerie. La FIFA attend 5 millions de spectateurs sur l’ensemble du tournoi, partagé entre Mexique, États-Unis et Canada. Les écoliers mexicains regarderont le match d’ouverture depuis leur salon. Avec la nuance habituelle : ceux dont les parents peuvent les garder.