62 millions de visiteurs revendiqués, plus de 64 millions de visites recensées sur la seule journée de février 2026. Depuis ce week-end, le site pornographique Motherless n’est plus accessible depuis la France. La ministre déléguée à l’Égalité Aurore Bergé a annoncé samedi 9 mai sur le réseau X la mise hors ligne de la plateforme, trois jours après avoir saisi le procureur de la République, la plateforme gouvernementale Pharos et l’Arcom.
« Ce n’était pas du contenu adulte. C’était du contenu criminel », a écrit la ministre dans son message. Le site, hébergé aux États-Unis, est apparu inaccessible aux internautes français à partir du week-end, sans que les modalités précises du blocage aient été communiquées par les autorités. La résolution DNS échouait dimanche pour la majorité des fournisseurs d’accès français.
Vingt mille vidéos dans la rubrique « sleep »
La singularité de Motherless ne tient pas à sa taille, importante mais pas exceptionnelle dans l’industrie pornographique en ligne. Elle tient à l’existence d’une rubrique baptisée sleep, qui rassemblait selon la Fondation des Femmes plus de 20 000 vidéos. Toutes mettaient en scène des femmes endormies, inconscientes ou droguées à leur insu. Des hommes, souvent leurs conjoints, y filmaient des actes sexuels présentés comme volés. La plupart de ces enregistrements étaient assortis de commentaires précisant les substances utilisées.
Le qualificatif « académie du viol » revient désormais dans les communiqués associatifs et dans la bouche du gouvernement. Il a été popularisé par une enquête de la chaîne américaine CNN diffusée en mars dernier, qui décrivait l’existence de communautés en ligne où des hommes échangeaient conseils, recettes et tutoriels pour endormir leurs partenaires sans qu’elles s’en rendent compte. Le reportage a paradoxalement fait grimper le trafic du site de 30 %, selon une note publiée sur Medium par un analyste indépendant.
Un signalement déposé le 6 mai
Aurore Bergé a saisi mercredi 6 mai, en parallèle, trois autorités. Le parquet de Paris, sur le terrain pénal. La plateforme Pharos du ministère de l’Intérieur, qui centralise les signalements de contenus illicites depuis 2009. Et enfin l’Arcom, le régulateur des communications audiovisuelles et numériques. La ministre a publiquement parlé de « commerce du viol de femmes », une formule reprise telle quelle par France Info et par Le Parisien.
L’Arcom dispose depuis la loi visant à sécuriser et réguler l’espace numérique du pouvoir d’ordonner le blocage de plateformes hébergeant des contenus manifestement illicites, sans passer par un juge. Le régulateur peut adresser une injonction aux fournisseurs d’accès dans un délai de 72 heures. Cette procédure, encore rare, a déjà été appliquée à plusieurs plateformes pornographiques refusant de mettre en place un contrôle de l’âge.
L’ombre persistante de l’affaire Pélicot
La séquence intervient un an et demi après la fin du procès de Mazan. Cinquante-et-un hommes ont été condamnés en décembre 2024 pour avoir violé Gisèle Pélicot, droguée à son insu pendant une décennie par son mari, qui les recrutait sur des plateformes en ligne. La fille du couple, Caroline Darian, a fondé l’association M’endors pas. Cette structure cosignait fin avril, avec la Fondation des Femmes, le communiqué qui réclamait la saisine du parquet sur Motherless. Pour ces deux organisations, ce qu’elles décrivent comme des « académies du viol » constituent la prolongation numérique du scénario Pélicot.
Selon le communiqué publié le 28 avril, accessible sur le site de la Fondation des Femmes, ces plateformes « encouragent et structurent la violence » plutôt que de simplement l’héberger. La France est, d’après les chiffres avancés par les associations, le quatrième pays consommateur de contenus diffusés sur Motherless. Le communiqué cite explicitement la possibilité que des utilisateurs français figurent parmi les auteurs des vidéos, et que des victimes en France soient concernées. Aucun chiffrage n’a en revanche été produit sur ce point.
La fermeture, un précédent fragile
Une question revient dans les rangs des associations féministes : combien de temps tiendra la fermeture ? Le précédent de Coco.fr, plateforme de discussion impliquée dans plusieurs dossiers judiciaires de viols sous soumission chimique, alimente la prudence. Fermé sur décision judiciaire en juin 2024, le site a réapparu en quelques semaines sous d’autres noms de domaine, accessibles à travers de simples redirections.
« La fermeture est une victoire, mais elle ne doit pas être temporaire », a martelé Aurore Bergé. Du côté des fournisseurs d’accès, la difficulté est connue. Bloquer un nom de domaine ne suffit pas si l’éditeur recrée la plateforme sous un autre. Le contournement par VPN ou par DNS alternatif reste à la portée d’un public averti. Plusieurs miroirs francophones du site, hébergés sur des extensions étrangères, étaient toujours partiellement accessibles dimanche après-midi, signe que la chasse n’est pas terminée.
Cent cinquante associations attendent une loi-cadre
Au-delà du cas Motherless, c’est tout le dispositif français qui est questionné. Une coalition de 150 associations féministes et de protection de l’enfance porte depuis septembre 2025 une proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles. Le texte, encore en négociation parlementaire, prévoit la reconnaissance pleine de la soumission chimique, le renforcement des moyens d’enquête face aux réseaux numériques et une coordination des réponses entre justice, santé et plateformes.
L’examen du texte est suspendu depuis l’automne dernier à l’agenda parlementaire. Plusieurs députés, dont la socialiste Sandrine Rousseau et la macroniste Véronique Riotton, ont relayé samedi soir l’annonce de la ministre en demandant une accélération de la discussion. La date d’inscription à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale n’est pas encore fixée.
Le parquet de Paris, saisi mercredi, dispose désormais des éléments transmis pour décider de l’ouverture d’une enquête préliminaire. La Fondation des Femmes a précisé qu’elle se constituerait partie civile si une procédure venait à être engagée. Les juges spécialisés du pôle de lutte contre la cybercriminalité de Paris ont été destinataires du signalement. La prochaine échéance attendue : la confirmation officielle, ou non, de l’ouverture d’une enquête, dans les jours à venir.