Deux coups secs résonnent dans la basilique, juste avant la messe. Mardi soir, à Jablonné v Podještědí dans le nord de la Tchéquie, le père Štěpán Filip entend les impacts derrière lui. Quand il se retourne, une silhouette habillée en noir, chaussures blanches aux pieds, court entre les bancs. Dans ses mains, le crâne de sainte Zdislava de Lemberk, une relique vieille d’environ 800 ans, vénérée par des générations de pèlerins. Trois jours plus tard, la police annonce avoir mis la main sur le voleur. Et sur le crâne, qui n’est plus tout à fait dans l’état où il avait quitté son reliquaire en verre.

Un marteau d’urgence pendant que l’alarme dormait

Le vol a été d’une netteté chirurgicale. Le suspect attend que l’alarme soit désactivée, ce qui est habituel quelques minutes avant un office pour laisser entrer les fidèles. Il sort un petit marteau d’urgence, du type qu’on trouve dans les transports en commun pour briser une vitre en cas d’accident. Deux coups suffisent à percer les deux couches de verre du reliquaire. Le père Filip, dominicain et vicaire de la basilique, raconte au site tchèque Seznam Zprávy qu’il a vu l’homme s’enfuir en quelques secondes. Le tout n’a duré qu’un instant.

Les caméras de sécurité ont filmé une partie de la scène. La police diffuse rapidement quelques images, de qualité médiocre, montrant un homme en noir avec une casquette. La basilique Saint-Laurent-et-Sainte-Zdislava se trouve à 110 kilomètres au nord de Prague, dans une petite ville d’à peine 4 000 habitants. Pas de témoin direct, pas de complice repéré. Le voleur s’est volatilisé dans la nuit avec sa prise.

Trente-cinq ans, casier vierge, plan macabre

Jeudi 14 mai, deux jours après le vol, les enquêteurs interpellent un homme de 35 ans à Mlada Boleslav, ville située à mi-chemin entre la basilique et la capitale. Petr Rajt, chef de la police locale, évoque « un travail minutieux et un peu de chance ». Le suspect, jamais inquiété par la justice auparavant, finit par avouer.

Sa motivation laisse perplexe. L’homme a expliqué aux policiers qu’il désapprouvait l’exposition de la relique dans une chapelle de la basilique. Pour lui, ces ossements devaient disparaître. Son plan était précis et déjà bien avancé. Couler le crâne dans du béton, puis aller le jeter dans une rivière. Le lendemain de son arrestation, soit vendredi 15 mai, la relique aurait été perdue pour toujours.

« Nous savons qu’il voulait faire couler la relique dans la rivière aujourd’hui pour lui faire ses adieux de cette manière », a confié Petr Rajt à la presse, selon l’AFP. « Si nous n’avions pas réussi à l’arrêter hier, le crâne n’aurait probablement jamais été retrouvé. »

Le suspect refuse d’abord d’indiquer aux policiers où se trouve la relique. Puis il finit par céder et révèle l’adresse. Quand les enquêteurs récupèrent l’objet, il est déjà partiellement enrobé de béton. La phase finale du plan, le largage dans la rivière, manquait de quelques heures seulement.

Une mère de famille du XIIIᵉ siècle devenue sainte

Zdislava de Lemberk a vécu entre 1220 et 1252, en Bohême. Issue de l’aristocratie, mariée jeune au comte Havel de Lemberk, mère de quatre enfants, elle a consacré la majeure partie de sa courte vie aux malades et aux pauvres. Elle aurait participé à la fondation d’un hôpital à Jablonné, le bourg où elle s’est installée avec son mari. Les chroniques médiévales lui attribuent plusieurs guérisons miraculeuses.

Son culte s’organise dès le Moyen Âge, mais c’est seulement au début du XXᵉ siècle qu’elle est officiellement béatifiée par Rome. À cette époque, le crâne est extrait du reste des ossements et placé dans un reliquaire séparé, vénéré comme une pièce maîtresse de la basilique. Jean-Paul II la canonise en 1995, ce qui en fait l’une des rares saintes tchèques officielles. Sa fête tombe le 30 mai. Chaque année, des milliers de pèlerins se rendent à Jablonné pour prier devant ses restes.

« Cette nouvelle est dévastatrice », a réagi Stanislav Přibyl, archevêque de Prague, dans une déclaration relayée par CNN. « La relique était l’objet de la vénération des pèlerins se rendant à Jablonné, où Zdislava a vécu et œuvré il y a plus de 750 ans. »

Le marché noir des reliques, fléau discret mais bien réel

Le motif religieux du voleur reste un mystère. S’agissait-il d’un acte iconoclaste, dans la lignée d’autres profanations européennes ? La police n’a pas livré le contenu de son interrogatoire. Mais le geste soulève une question plus large. Comment des objets vieux de plusieurs siècles, abrités dans une basilique classée monument national tchèque, peuvent-ils être protégés sans être enfermés dans une cage ?

Le père Filip a profité de l’épisode pour rappeler un point important. Le Code de droit canonique de l’Église catholique interdit formellement la vente de reliques depuis des décennies. Or un marché noir prospère en ligne, sur eBay ou des plateformes spécialisées, malgré les politiques officielles de retrait. Des rapports du Catholic Herald et de l’archidiocèse de New York avaient déjà alerté sur ces transactions, souvent réalisées par des collectionneurs privés.

L’inspecteur Jan Ujka, chargé du dossier, a précisé que le suspect a plaidé coupable et a été placé en détention provisoire. Il est inculpé pour plusieurs délits, dont le vol et la dégradation d’un bien culturel. La peine encourue grimpe jusqu’à huit ans de prison.

Le crâne, lui, est désormais entre les mains des autorités judiciaires et religieuses. Un laboratoire spécialisé devra évaluer dans quelle mesure le contact avec le béton frais a abîmé la relique. La basilique a annoncé une cérémonie de réparation pour le 30 mai, jour de la fête de la sainte. Le reliquaire en verre sera remplacé. Avec, cette fois, une alarme qui ne se coupera plus avant la messe.