Sept minutes 30 entre Nice et Monaco, facturées 195 euros. Le tarif n’a rien d’une promotion d’ouverture, c’est le prix d’un siège partagé sur le trajet le plus banal du ciel azuréen, celui qu’empruntent chaque jour les passagers pressés des palaces et les voyageurs d’affaires qui refusent de bouchonner sur l’A8.
L’information, rapportée samedi par BFM, ramène sous les projecteurs un secteur que la pandémie avait laissé groggy. Le festival de Cannes bat son plein, le Grand Prix de Monaco arrive dans trois semaines, et les rotors recommencent à brasser l’air des Alpes-Maritimes à un rythme que les héliports n’avaient plus connu depuis 2019.
Treize mille vols par an, et un pic à 200 par jour
La liaison Nice-Monaco constitue, à elle seule, le poumon du business. Toutes les trente minutes, une rotation décolle de l’aéroport de Nice pour rejoindre l’héliport du Fontvieille, à Monaco. L’AFP avance le chiffre de 13 000 vols annuels sur cette seule route, soit une cadence proche de trente-cinq décollages quotidiens en moyenne, week-ends compris. Une autoroute aérienne, sauf qu’aucun péage n’apparaît sur la facture.
Le ballet s’emballe lors des grands rendez-vous. La presse locale niçoise, Nice Presse en tête, annonce 200 vols dans le ciel monégasque le jour du Grand Prix de Formule 1, début juin. Soit, mécaniquement, plus d’un atterrissage toutes les sept minutes pendant douze heures d’affilée. Pour les habitants de Beausoleil et de La Turbie, qui dorment sous le couloir d’approche, la perspective fait grincer des dents.
Une chute en 2020, un retour incomplet
Le redécollage n’est pourtant pas total. L’Alliance BHSM, qui regroupe les trois compagnies dominantes sur la zone (Monacair pour la Principauté, Héli Sécurité pour le versant français, Blade pour l’export américain), aligne aujourd’hui 25 appareils. Mais ses heures de vol cumulées en 2025 accusaient encore une baisse de 17 % par rapport à 2019, dernière année avant la fermeture des frontières.
La cause ? La clientèle d’affaires, longtemps captive, a pris l’habitude de la visioconférence. Les déplacements professionnels entre Genève, Milan ou Munich et la French Riviera ne se font plus systématiquement en deux temps avion-hélico. Pour combler le trou, les exploitants se sont tournés vers une nouvelle cible : touristes fortunés, jeunes héritiers, créateurs de contenus qui filment leur trajet pour Instagram. Le profil moyen du passager n’a plus grand-chose à voir avec le cadre supérieur cravate-attaché-case d’il y a quinze ans.
Cannes Lions, le vrai sommet du calendrier
Le festival du film n’est qu’un échauffement. Le pic absolu d’activité, selon les opérateurs interrogés par BFM, se situe fin juin, pendant le Cannes Lions, salon mondial de la publicité et du marketing qui réunit chaque année près de 12 000 délégués. Là, les agences new-yorkaises et londoniennes affrètent des appareils complets, plusieurs jours à la file, pour faire la navette entre l’aéroport de Nice, leur hôtel cannois et les soirées privées en bord de mer. Pour eux, la note de 195 euros par siège relève du sous-total. Certains réservent l’hélico pour aller dîner à Saint-Tropez avant de rentrer le soir même.
Comparativement, le taxi reste l’option du voyageur lambda : une centaine d’euros pour le même Nice-Monaco, autour de 30 minutes en temps normal. Sauf qu’au mois de mai et juin, le « temps normal » n’existe plus. La traversée du moyen-pays, étranglée entre la voie rapide A8 saturée et la basse corniche embouteillée, peut grimper à 90 minutes. Le calcul devient simple pour qui dispose des moyens : gagner 80 minutes vaut bien 95 euros de plus.
Le bruit, lui, ne se partage pas
Au sol, le tableau est moins idyllique. Les associations de riverains des communes survolées dénoncent depuis plusieurs années une « pollution sonore quotidienne » que ni la préfecture des Alpes-Maritimes ni la principauté de Monaco n’ont sérieusement entrepris de réduire. Les couloirs d’approche concentrent les rotations sur quelques crêtes habitées, et la rotation toutes les demi-heures finit par s’imprimer dans le quotidien. L’Autorité de contrôle des nuisances aéroportuaires, saisie à plusieurs reprises, a pointé la difficulté à imposer un plafond de mouvements sur un trafic transfrontalier où Monaco applique ses propres règles.
Du côté des compagnies, on insiste sur la « modernisation » des flottes. Les Airbus H135 et H145 utilisés sur Nice-Monaco affichent un niveau sonore inférieur de 4 décibels aux générations précédentes, selon les données fournies par les exploitants à l’Agence européenne de la sécurité aérienne. Un progrès réel, mais qui se dilue dans la multiplication des passages.
Les taxis volants visent 2029
Reste l’horizon technologique. L’Alliance BHSM a annoncé un investissement de 30 millions d’euros pour six appareils eVTOL, ces taxis volants électriques à décollage vertical que tout le secteur regarde comme la prochaine révolution. Objectif annoncé : faire de la Côte d’Azur le premier site européen d’exploitation commerciale, dès 2029, avec un déploiement progressif assorti de superchargeurs installés sur les héliports existants.
Sur le papier, l’eVTOL promet une signature acoustique divisée par dix par rapport à un Airbus H145, une autonomie d’environ 150 kilomètres et un coût d’exploitation inférieur de moitié au moteur thermique. Joby, Volocopter, Archer, les trois constructeurs en pole position aux États-Unis, ont déjà signé des partenariats avec des opérateurs européens. Reste à obtenir la certification de l’AESA, attendue au mieux fin 2027. D’ici là, ce sont bien les rotors d’hier qui font tourner la machine.
Un marché qui ne s’excuse plus
Reste une question, gênante : comment justifier 195 euros pour un trajet de moins d’un quart d’heure, à l’heure où le débat sur les jets privés bat son plein en France ? Les exploitants assument. Pour Stéphane Tortajada, dirigeant de Monacair cité par l’AFP, « l’hélicoptère n’est pas un luxe, c’est un outil de productivité dans une région où la route ne tient plus ». Pour les associations environnementales, c’est l’inverse : un symptôme criant des inégalités d’accès au temps, dans un département où l’allongement des trajets quotidiens étouffe les classes moyennes.
Les chiffres, eux, ne reculent pas. Pendant les vingt-deux jours du Festival de Cannes, l’aéroport de Nice anticipe 3 200 mouvements d’hélicoptères, contre 1 800 en mai 2024. Le retour aux niveaux d’avant-Covid est imminent. Les six eVTOL prévus pour 2029 viendront s’ajouter à la flotte, pas la remplacer. Sur la baie des Anges, le ciel n’a pas fini d’être encombré.