Il s’appelait AlphaRaccoon sur Polymarket. Dans la vraie vie, Michele Spagnuolo, 36 ans, gérait la sécurité informatique de Google depuis 2014. Entre octobre et décembre 2025, il a misé 2,7 millions de dollars sur les tendances de recherche du moteur. Il en a empoché 1,2.

La justice américaine l’a inculpé mercredi à New York pour fraude sur marchandises, fraude électronique et blanchiment d’argent. Trois chefs d’accusation, cinquante années de prison cumulées au maximum. Spagnuolo, citoyen italien résidant en Suisse, a été libéré contre une caution de 2,25 millions de dollars. Il n’a pas plaidé.

L’outil interne avec son bandeau rouge

Spagnuolo n’était pas un salarié lambda. Comme ingénieur en sécurité informatique, il avait accès aux entrailles du groupe, dont un logiciel maison qui compile le Year in Search. Ce classement annuel des recherches les plus tapées sur Google est dévoilé chaque mois de décembre, et repris dans les rédactions du monde entier. À l’intérieur de l’entreprise, l’outil affiche un bandeau rouge bien visible : Google Confidential.

Cette mention n’a pas découragé l’ingénieur. Selon l’acte d’accusation déposé par le procureur fédéral du district sud de New York, il a consulté l’outil à plusieurs reprises entre octobre et décembre 2025, puis utilisé les données pour acheter ou vendre des contrats sur Polymarket. Au total, il a placé des paris sur au moins vingt-trois marchés liés au Year in Search 2025, dont « personne la plus recherchée en 2025 » et « top 5 des personnes les plus recherchées ». L’acte parle d’une précision quasi parfaite.

d4vd, l’adolescent qui valait gros

Le pari le plus parlant portait sur l’identité de la personne la plus recherchée sur Google en 2025. Sur Polymarket, les cotes circulaient autour de noms évidents : célébrités, sportifs, figures politiques en vue. Spagnuolo, lui, savait que la réponse serait d4vd, un chanteur américain d’à peine vingt ans propulsé par TikTok avec le titre Romantic Homicide. La cote était basse, sa mise élevée. Il a attendu la publication officielle du palmarès en décembre, et empoché une part substantielle des 1,2 million annoncés.

Le procédé s’est répété sur d’autres catégories du palmarès : films les plus cherchés, événements de l’année, personnages historiques en haut de la liste. Vingt-trois contrats validés, avec un taux de réussite qui a fini par attirer l’œil des observateurs. AlphaRaccoon, ce pseudonyme jusque-là discret, devenait visible. Trop visible.

Sur ces marchés, chaque contrat coûte entre quelques cents et 99 cents, et rapporte 1 dollar s’il se vérifie. Acheter une cote à 5 cents et la voir gagner permet donc un retour vingtuple. Quand on a la réponse à l’avance, l’arithmétique tourne vite. Selon le département de la Justice, Spagnuolo a engagé au total 2,75 millions de dollars sur ces différents paris, pour 1,2 million de profit net après dénouement, soit un rendement supérieur à 40 % en quelques semaines.

Polymarket, autorisé à New York, bloqué à Paris

Polymarket est un site de paris en ligne basé sur la blockchain. On y mise des stablecoins indexés sur le dollar pour parier sur la probabilité d’un événement futur, des élections américaines au résultat d’un match de tennis. La plateforme a longtemps évolué dans une zone grise réglementaire avant d’obtenir, fin 2025, le feu vert de la Commodity Futures Trading Commission, le gendarme américain des produits dérivés. Dans la foulée, ICE, propriétaire du New York Stock Exchange, a injecté 2,6 milliards de dollars au capital. Le pari est devenu légal pour les résidents américains.

En Europe, la marche est inverse. L’Autorité nationale des jeux a fait bloquer Polymarket en France dès décembre 2024, et a rappelé en février 2026 que toutes les plateformes de prédiction sont illégales sur le territoire. L’argument de l’ANJ : ces sites présentent les mêmes risques addictifs que les jeux d’argent, sans les garde-fous obligatoires comme la vérification d’identité ou l’autoexclusion. L’Allemagne, les Pays-Bas, le Portugal et la Suisse ont suivi avec leurs propres restrictions. Le régulateur néerlandais a même brandi la menace d’une amende de 420 000 euros par semaine si la plateforme continuait à accepter ses citoyens. La Suisse, où vivait justement Spagnuolo, fait partie des pays qui interdisent l’accès sans licence locale.

Cinquante ans de prison à la clé

Le département de la Justice américain a inculpé Spagnuolo de trois infractions cumulables. Pour la fraude sur marchandises, jusqu’à dix ans. Pour la fraude électronique, vingt. Pour le blanchiment d’argent, encore vingt. Cinquante ans au maximum, même si les peines effectivement prononcées dans ce type d’affaire restent généralement très loin du plafond.

En parallèle de la procédure pénale, la CFTC a déclenché une action civile. Elle réclame le remboursement intégral des gains, des amendes financières, une interdiction d’opérer sur les marchés américains et une injonction permanente contre toute future violation. Google, contactée par plusieurs médias dont le Washington Post, n’a pas commenté la situation individuelle de son ingénieur, recruté en 2014 et resté en poste jusqu’à son inculpation.

L’affaire pourrait peser sur Polymarket lui-même. La plateforme cherche à séduire les institutions financières depuis son agrément américain, et défend l’idée que ses marchés reflètent la sagesse collective des parieurs. Un premier scandale d’initié, monté avec les données internes d’un géant du numérique, abîme ce récit. Les procureurs new-yorkais y voient au contraire la démonstration que ces nouveaux marchés ont besoin d’un cadre identique à celui de Wall Street, avec des règles strictes contre le délit d’initié. Spagnuolo doit comparaître à nouveau devant la cour fédérale de Manhattan dans les semaines à venir.