Deux silhouettes grises plantées au bord d’une voie communale, panneaux jaunes 100 mètres avant. Tout indique un radar automatique. Sauf qu’aucune photo ne partira jamais vers le centre de traitement de Rennes. À Malemort, dans la banlieue de Brive-la-Gaillarde, le maire UDI Laurent Darthou a fait fabriquer deux faux radars en tôle pour 2 000 euros au total. Le préfet de Corrèze a regardé le dossier, et a tranché : c’est légal.
Une supercherie tamponnée par la préfecture
Le procédé fleure bon l’arnaque. Imiter un radar automatique tombe normalement sous le coup de la loi : un particulier qui s’amuserait à reproduire la silhouette d’une cabine officielle s’expose à des poursuites pour usurpation. Plusieurs Français l’ont déjà appris à leurs dépens, certains ayant vu leur installation démontée par la gendarmerie dans la foulée.
Sauf qu’un maire n’est pas un particulier. Interrogé par TF1, Vincent Berton, préfet de Corrèze, déroule la mécanique juridique. Un édile « est autorité de police sur sa commune, donc il est totalement légitime à prendre des mesures de police », dit-il. Conclusion : le bricolage de Malemort est requalifié en « mesure de sensibilisation et de prévention routière ». Le tampon préfectoral a refermé le dossier avant même qu’il ne s’ouvre.
Mille euros la fausse cabine, soudée maison
Le maire a confié la fabrication à ses propres services techniques. Pas de commande chez un industriel homologué, pas de marché public à six chiffres. Une carcasse métallique, des panneaux en acier, des bandes rétroréfléchissantes pour faire briller la chose au passage des phares. La facture s’arrête à 1 000 euros par appareil, comme l’a précisé Philippe Brugeat, le directeur des services techniques de la commune, au micro de France Info.
À titre de comparaison, un vrai radar tourelle coûte plus de 60 000 euros à l’État, hors maintenance. La différence se chiffre en dizaines de millions à l’échelle nationale. Pour une mairie de moins de 8 000 habitants accrochée à la banlieue de Brive, l’écart n’est pas anecdotique. La commune a payé sa double cabine avec le budget d’une bordure de trottoir.
Le détail qui change tout : les panneaux annonciateurs
Pour rendre l’illusion crédible, Laurent Darthou n’a rien laissé au hasard. Cent mètres avant chaque appareil, les panneaux jaunes obligatoires sur le réseau national ont été plantés au bord du bitume. Un automobiliste un peu pressé qui les aperçoit ralentit par réflexe, exactement comme devant un dispositif officiel. La supercherie tient la route, au sens propre.
Le maire l’assume sans détour à TF1 : « Ce n’est pas pénalisant financièrement, ça permet de faire abaisser la vitesse, tout le monde s’y retrouve. » Pas de PV, pas de courrier recommandé, pas de point de permis envolé. Juste un pied qui lève instinctivement. Les habitants de la voie communale, eux, témoignent d’un changement réel : les véhicules ne tracent plus comme avant.
D’autres édiles ont déjà testé l’illusion
Malemort n’a pas inventé l’astuce. En Moselle, plusieurs élus ont sorti la silhouette du faux gendarme grandeur nature, posée au bord des départementales. Ailleurs, ce sont des coussins berlinois, des chicanes en chevrons ou des panneaux d’humour qui prennent le relais. Le point commun : agir sur la perception du conducteur sans dégainer le carnet à souche.
Cette tendance dit quelque chose des communes rurales en 2026. Les vrais radars relèvent du financement national, leur implantation suit une carte décidée à Paris, et les routes communales isolées passent souvent entre les mailles. Quand la mairie veut sécuriser sa propre voie sans attendre, elle bricole.
L’État, lui, conserve un parc bien réel
La France compte plus de 4 500 radars automatiques sur ses routes, selon le dernier état des lieux publié par l’Observatoire national interministériel de la sécurité routière. Ces appareils sont disponibles à plus de 92 % du temps, après une longue série de dégradations entre 2019 et 2022. En 2024, l’ONISR a recensé 27,6 millions d’infractions routières constatées par l’ensemble du dispositif, soit 8,6 % de moins qu’en 2023.
La même institution mesure depuis les années 80 la vitesse moyenne pratiquée sur le réseau. Les chiffres sont têtus : à chaque introduction d’une vague de radars, la moyenne baisse de 4 à 6 km/h dans les mois qui suivent, avant un retour partiel à la normale une fois la cartographie maîtrisée par les automobilistes habitués.
Pourquoi la fausse cabine peut tenir sur la durée
La question saute aux yeux : que se passe-t-il une fois la supercherie éventée ? À Malemort, les habitants connaîtront vite la nature exacte des deux silhouettes. Dans les cafés et sur Facebook, le secret tiendra une semaine au mieux.
L’argument du maire repose en réalité sur les conducteurs de passage. Une voie communale qui mène à un lotissement, à une école ou à un point de livraison voit défiler chaque jour des chauffeurs venus d’ailleurs. Pour eux, le faux radar reste neuf, son aura intacte. Le ralentissement est réel, même si la cabine est creuse.
Reste un point juridique mal tranché. Que se passerait-il si un usager se blessait en pilant brutalement devant un faux radar, persuadé d’être pris en faute ? La responsabilité civile de la commune pourrait alors être discutée devant le tribunal administratif. À Malemort, l’incident n’a pour l’instant pas eu lieu.
Le préfet de Corrèze a invité d’autres communes à venir observer le dispositif. Si le pilote tient sur plusieurs mois, le bricolage pourrait essaimer dans le département, puis ailleurs. À 1 000 euros la fausse cabine, le rapport qualité-prix risque de séduire bien des mairies à court de budget. Le ministère de l’Intérieur, lui, n’a pas encore réagi publiquement.