Quatre semaines de vacances au lieu de cinq, et quelques centaines d’euros en plus sur la fiche de paie. L’idée n’a rien d’une rumeur de comptoir : elle est désormais écrite noir sur blanc dans une proposition de loi déposée à l’Assemblée. De quoi rouvrir une plaie vieille de quarante ans dans le pays qui a fait des congés payés un emblème.

Le texte vient d’Éric Pauget, député Les Républicains des Alpes-Maritimes. Son principe tient en une phrase : un salarié pourrait choisir de travailler sa cinquième semaine de congés et se la faire payer, au lieu de poser ces jours. Volontaire, encadré, réversible. Sur le papier, personne n’est forcé. Dans les faits, le sujet électrise déjà syndicats, patrons et politiques.

Un salarié sur cinq ne prend déjà pas tout

L’argument de départ s’appuie sur un chiffre qui surprend. Selon une étude citée par franceinfo, 20 % des Français ne posent pas l’intégralité de leurs cinq semaines. Une semaine entière de repos qui part parfois à la trappe, faute de temps, faute d’envie, ou parce que l’employeur fait la moue. La proposition de loi part de ce constat : puisque ces jours ne sont pas pris, autant les transformer en argent.

Dans une marbrerie des Yvelines, un ouvrier de 28 ans résume l’état d’esprit que vise le texte. Sans enfant, vivant seul, il dit ne pas avoir besoin de cinq semaines et préférerait gonfler son épargne. À ses côtés, une responsable commerciale, mère de quatre enfants en bas âge, balaie l’idée d’un revers de main : pour elle, renoncer à une semaine relèverait de l’impossible. Deux salariés, deux vies, deux réponses opposées. Tout le débat tient dans cet écart.

Un chèque exonéré pour convaincre

Pour rendre l’offre attractive, le gouvernement avait avancé sa propre version dans le cadre des discussions budgétaires. La ministre du Travail, Astrid Panosyan-Bouvet, a parlé de « monétiser » la cinquième semaine : le salarié volontaire toucherait une compensation financière de quelques centaines d’euros, exonérée d’impôt et de cotisations sociales. Pas une suppression du droit, insiste l’exécutif, mais « une nouvelle possibilité » ouverte par accord d’entreprise.

La nuance compte, parce qu’elle déplace le coût. Un jour de congé racheté et défiscalisé, c’est de l’argent qui n’entre ni dans les caisses de l’État ni dans celles de la Sécurité sociale. Un patron interrogé par France 2 l’assume sans détour : payer cette semaine lui coûtera plus cher, mais il y voit du travail supplémentaire et de la richesse produite. « Gagnant-gagnant », tranche-t-il. Les syndicats, eux, voient surtout un acquis qui s’effrite.

1982, le souvenir qui ressurgit

Si le sujet provoque autant de crispations, c’est qu’il touche à un symbole. La cinquième semaine n’a pas toujours existé. Elle date du 25 février 1982, quand le gouvernement de Pierre Mauroy, porté par la victoire de François Mitterrand l’année précédente, instaure par ordonnance la semaine de 39 heures et un cinquième congé hebdomadaire. Trente jours ouvrables de repos garanti, du jamais-vu à l’époque. Le pouvoir crée même un ministère du Temps libre pour accompagner ce que l’on présente alors comme une révolution sociale.

Ces journées n’ont pas été offertes par magie. Elles couronnent des décennies de luttes syndicales, dans la lignée des premiers congés payés de 1936. Toucher à la cinquième semaine, c’est donc rouvrir un récit national, celui d’un droit arraché et défendu. La CFDT a déjà qualifié le projet d’« horreur », la CGT y voit une « régression ». Pour ces organisations, l’argument du volontariat est un cheval de Troie : ce qui commence par un choix individuel finit, redoutent-elles, par devenir une norme subie.

La classe politique sans boussole

À l’Assemblée, aucune majorité ne se dessine. Le gouvernement avance prudemment, refusant le passage en force tant que les partenaires sociaux campent sur leur refus. À gauche et au centre, le rejet est net. « C’est absurde. On ne renforce pas le pouvoir d’achat en détricotant les acquis sociaux », attaque Harold Huwart, député LIOT d’Eure-et-Loir, qui pointe la vraie cause du malaise : des salaires qui stagnent face à des prix qui montent.

À droite, le mouvement va dans l’autre sens. Certains élus jugent la proposition Pauget trop timide et imaginent permettre aux salariés de monétiser la totalité de leurs congés, pas seulement une semaine. Entre ceux qui veulent verrouiller le droit existant et ceux qui rêvent de l’ouvrir en grand, le fossé est total. Le texte, lui, navigue au milieu sans certitude d’atteindre le port.

Liberté affichée, pression réelle

Le cœur du désaccord se loge dans un mot : volontaire. Les défenseurs du texte répètent que rien ne sera imposé, que le salarié reste maître de sa décision. Les opposants répondent que la liberté individuelle ne pèse pas lourd face à un employeur, surtout pour les bas salaires ou les contrats précaires. Renoncer à une semaine de repos quand on peine à boucler les fins de mois ressemble moins à un choix qu’à une contrainte déguisée en option.

Un rapport Verian réalisé pour Airbnb sur les 90 ans des congés payés rappelait pourtant l’attachement profond des Français à ce temps de pause, perçu comme un repère identitaire autant que comme un droit. C’est cette dimension affective que la proposition de loi sous-estime peut-être. On ne touche pas à l’été des Français comme on ajuste une ligne de budget.

Pour l’instant, le texte n’est qu’une proposition parmi d’autres, sans calendrier d’examen garanti ni soutien assuré au-delà des bancs de la droite. Mais le débat, lui, est bel et bien relancé, et il pourrait revenir avec force à l’automne, au moment où le prochain projet de loi de finances posera de nouveau la question qui fâche : combien vaut une semaine de vacances ?