Un avion vient de décoller de Toulouse pour relier, un jour, Sydney à Londres sans poser une seule fois ses roues au sol. Mardi 2 juin, le tout premier Airbus A350-1000ULR a effectué son vol inaugural, 3 heures et 43 minutes au-dessus du Sud-Ouest. Le hic : les passagers qui rêvent de ce trajet devront patienter jusqu’en 2027.

Le sigle paraît absurde, mais il résume une ambition folle. ULR, pour «ultra long range», très long rayon d’action. Cette version spéciale du gros porteur européen est conçue pour tenir en l’air jusqu’à 22 heures d’affilée et avaler près de 18 500 kilomètres sans ravitaillement. À ce jour, aucun avion de ligne ne va aussi loin. L’appareil a grimpé au-dessus de 41 000 pieds lors de son baptême, soit plus de 12 kilomètres d’altitude, avant de revenir se poser à Toulouse-Blagnac.

Un réservoir de plus pour gagner 1 850 km

Comment fait-on voler un avion deux fois plus longtemps qu’un long-courrier classique ? Airbus a glissé un réservoir supplémentaire dans la structure arrière de l’appareil, baptisé «rear centre tank». Ce simple ajout d’environ 1 000 milles nautiques, autour de 1 850 kilomètres, fait passer le rayon d’action de l’A350-1000 standard à près de 9 700 milles nautiques. De quoi décoller de l’autre bout de la planète et arriver à destination avec encore de la marge dans les soutes à kérosène.

Le carburant n’est pas le seul détail repensé. Pour ces vols interminables, l’avionneur a revu le système de refroidissement des offices, là où l’équipage prépare les repas, en le rendant plus léger et moins gourmand. La ventilation et le contrôle de la température en cabine ont aussi été ajustés. Quand on passe presque une journée entière enfermé dans un tube à 900 km/h, le moindre degré de trop devient vite invivable.

Le pari à plusieurs milliards de Qantas

Derrière ce premier vol se cache un client unique pour l’instant : la compagnie australienne Qantas. Son projet porte un nom de soap-opéra, «Project Sunrise», le lever de soleil. L’idée date d’avant la pandémie : relier directement Sydney et Melbourne à Londres et New York, sans la traditionnelle escale à Singapour, Dubaï ou Los Angeles. Un Sydney-Londres d’une traite, c’est environ quatre heures de gagnées sur le trajet habituel, et surtout zéro correspondance ratée, zéro valise égarée à l’autre bout du monde.

Qantas a commandé 12 de ces A350-1000ULR, plus 12 A350-1000 classiques pour ses autres lignes. L’avion qui vient de voler est le premier de la série. Le deuxième est déjà en phase finale d’assemblage à Toulouse.

Particularité notable : à bord, on a privilégié l’espace plutôt que le remplissage. La compagnie plafonne la cabine à seulement 238 sièges, là où un A350 peut en accueillir bien davantage. Le détail des classes en dit long sur la cible visée : six suites de première classe, 52 fauteuils d’affaires entièrement inclinables, 40 places en classe premium et 140 en économique. Sur un vol de 22 heures, chaque centimètre compte, et Qantas a clairement décidé de vendre du confort plutôt que d’entasser.

Le record du monde va changer de mains

Pour mesurer l’exploit, il faut regarder qui détient le titre aujourd’hui. Le vol commercial le plus long de la planète relie actuellement Singapour à New York, opéré par Singapore Airlines sur un A350 dans une version déjà allongée. Comptez un peu moins de 19 heures et environ 15 000 kilomètres. L’A350-1000ULR de Qantas vise plus loin et plus longtemps : jusqu’à 22 heures et près de 18 500 kilomètres. Si le programme tient ses promesses, le record australien reléguera l’actuel détenteur loin derrière.

Cette course au plus long vol n’a rien d’anecdotique pour l’industrie. Chaque escale supprimée fait gagner du temps au passager, mais aussi de l’argent à la compagnie, qui économise une rotation d’équipage, des taxes d’aéroport et du carburant brûlé lors des décollages intermédiaires. Le calcul reste serré : transporter assez de kérosène pour 22 heures pèse lourd, et alourdir l’avion finit par grignoter le carburant lui-même. Tout l’enjeu technique consiste à trouver le point d’équilibre.

Trois ans de retard et des réservoirs récalcitrants

C’est là que l’histoire se complique. À l’origine, ces avions devaient entrer en service en 2025. Puis fin 2026. La première livraison est désormais repoussée à avril 2027, et les premiers vols commerciaux ne sont pas attendus avant la seconde moitié de la même année. Trois ans de patience pour les voyageurs déjà séduits par l’idée.

La raison principale du retard tient justement à ces fameux réservoirs additionnels. Les faire certifier auprès des autorités européennes de l’aviation s’est révélé plus long que prévu, un appareil capable de voler 22 heures soulevant des questions inédites de sécurité et de gestion du carburant. À ces complications réglementaires s’ajoutent les problèmes de chaîne d’approvisionnement qui touchent l’ensemble du programme A350 depuis plusieurs années. Le vol de mardi marque d’ailleurs le coup d’envoi d’une campagne d’essais de deux mois, destinée à valider toutes ces modifications avant la certification finale.

Voler 22 heures, vraiment une bonne idée ?

Reste une question que les compagnies préfèrent éluder : le corps humain est-il fait pour rester assis presque une journée entière ? Qantas a anticipé le sujet en travaillant avec des chercheurs australiens sur le sommeil, l’éclairage adapté aux fuseaux horaires, les repas calibrés pour limiter le décalage. La cabine moins remplie répond aussi à cet enjeu : plus d’espace pour s’étirer, marcher, bouger. Sur un trajet de cette durée, la fatigue et les risques liés à l’immobilité prolongée ne sont pas des détails marketing.

Pour Airbus, l’enjeu dépasse le seul contrat australien. Réussir le vol le plus long du monde, c’est planter un drapeau technologique face à Boeing et démontrer que l’A350 peut grignoter des routes que personne n’osait imaginer sans escale. Si la certification se passe bien cet été, l’appareil entrera dans l’histoire de l’aviation civile comme celui qui aura aboli la dernière grande correspondance obligatoire de la planète. Le premier passager payant pour un Sydney-Londres direct, lui, devra encore prendre son mal en patience jusqu’au printemps 2027.