Soixante-quinze milliards d’euros. C’est la somme que le groupe japonais SoftBank promet de déverser en France pour y construire des usines d’intelligence artificielle. Derrière le chiffre vertigineux, une question que les annonces officielles évitent soigneusement : qui paiera l’électricité ?
Versailles déroule le tapis rouge
La scène s’est jouée le 30 mai au château de Versailles, lors du sommet Choose France, le rendez-vous annuel où l’État réunit les patrons de multinationales pour décrocher des projets sur le sol français. Cette année, une annonce a écrasé toutes les autres. Masayoshi Son, le fondateur de SoftBank, a présenté son engagement comme « le plus important investissement jamais réalisé en Europe dans une infrastructure liée à l’intelligence artificielle ».
L’objectif affiché : développer et exploiter jusqu’à 5 gigawatts de capacité de centres de données. Ces bâtiments truffés de serveurs, parfois surnommés « usines d’IA », entraînent et font tourner les modèles qui répondent à nos questions, génèrent des images ou traduisent des textes. À eux seuls, ils représentent la moitié des 93 milliards d’euros d’investissements promis au cours de ce sommet 2026.
Le ministre de l’Économie Roland Lescure y a vu la preuve de « l’ambition du président Macron de faire de la France une destination de premier plan sur toute la chaîne de valeur de l’IA ». Reste que SoftBank n’investit pas par patriotisme. Le groupe, à la fois actionnaire et client d’OpenAI, cherche d’abord de l’électricité abondante, stable et peu chargée en carbone. La France coche les trois cases.
Trois réacteurs nucléaires rien que pour des serveurs
Pour saisir l’ampleur du projet, un chiffre suffit. Les 5 gigawatts visés équivalent à trois réacteurs nucléaires de type EPR tournant à pleine puissance. Or la France disposait fin 2025 d’environ 1,5 gigawatt de centres de données installés, selon Olivier Blum, directeur général de Schneider Electric. Le programme de SoftBank pourrait donc, à lui seul, plus que quadrupler le parc national.
Si le japonais regarde vers l’Hexagone plutôt que vers Francfort ou Madrid, c’est pour une raison précise. Plus de 90 % de l’électricité produite en France est décarbonée, grâce au socle nucléaire exploité par EDF et à la montée des parcs éoliens et solaires. Pour des géants du numérique sommés de verdir leur empreinte, ce mix électrique vaut de l’or. Un rapport de l’ONU classait déjà la France devant les États-Unis sur les investissements en centres de données en 2025.
Le Nord rafle la mise
La première phase concentrera 45 milliards d’euros pour atteindre 3,1 gigawatts d’ici 2031, presque entièrement dans les Hauts-de-France. Trois communes ont déjà été retenues : Loon-Plage, près de Dunkerque dans le Nord, Le Bosquel dans la Somme, et Bouchain, toujours dans le Nord. Sur ce dernier site, SoftBank s’associe à EDF pour alimenter directement le centre de calcul.
À Dunkerque, le projet dépasse le simple hangar à serveurs. Le japonais s’allie à Schneider Electric pour y installer une usine robotisée. SoftBank y fabriquera les armoires qui abritent les machines, Schneider y intégrera les modules d’alimentation électrique. De quoi promettre, selon les deux groupes, des milliers d’emplois qualifiés dans une région marquée par la désindustrialisation. Pour le bassin minier, l’arrivée de ces capitaux ressemble à une revanche industrielle.
Pendant ce temps, l’Amérique freine
Le contraste avec les États-Unis est saisissant. Outre-Atlantique, la contestation enfle contre la multiplication des centres de données. Riverains et associations dénoncent leur appétit en eau, leur empreinte au sol et leur effet sur le prix de l’électricité locale. SoftBank lui-même prévoit d’alimenter un futur centre dans l’Ohio avec une centrale à gaz de 9,2 gigawatts, un choix à mille lieues de la promesse bas carbone affichée en France.
Cette opposition américaine éclaire le calcul du groupe. En misant sur un pays où l’atome fournit une énergie pilotable et déjà largement propre, SoftBank s’épargne une partie des batailles environnementales qui ralentissent ses chantiers ailleurs. La France, elle, y gagne une vitrine. Mais la facture énergétique, justement, mérite un examen plus attentif.
La facture cachée du raccordement
Un centre de données de plusieurs centaines de mégawatts engloutit autant d’électricité qu’une ville française moyenne. À l’échelle de 5 gigawatts, l’addition rivalise avec la consommation de plusieurs grandes agglomérations réunies. De quoi nourrir une inquiétude légitime sur la capacité du réseau à suivre.
Le gestionnaire du réseau RTE apporte des chiffres qui tempèrent l’alarme. La consommation des centres de données français pourrait tripler d’ici 2035 pour atteindre 23 à 28 térawattheures, soit environ 4 % de la consommation électrique nationale à cet horizon. Une hausse réelle, mais loin du raz-de-marée parfois redouté. RTE rappelle aussi que ces installations montent en charge sur 10 à 15 ans et ne tournent jamais à plein régime dès l’ouverture. La demande effective reste donc inférieure à la puissance réservée.
Le vrai point de vigilance se cache ailleurs : le coût des renforcements. Brancher plusieurs gigawatts suppose de nouvelles lignes à très haute tension et de nouveaux postes électriques. Une partie de cette dépense se retrouve dans les tarifs d’acheminement, ce poste de la facture payé par l’ensemble des abonnés, particuliers compris. Autrement dit, l’accueil des usines d’IA pourrait peser, à terme, sur le prix du kilowattheure de tout le monde.
L’enjeu pour l’État ne porte donc pas tant sur la disponibilité de l’électricité que sur l’organisation de ces raccordements. Reste à savoir si le calendrier suivra : la première tranche de 3,1 gigawatts est attendue pour 2031, et l’échéance du 2 août sur l’application de l’AI Act européen rappelle que la course à l’IA se joue désormais autant dans les data centers que dans les textes de loi.