Plus chère que LVMH, plus chère que tout le luxe français réuni. Une société dont 99 % des Français n’ont jamais entendu parler vient de battre un record vieux de deux ans en Bourse, et personne ne l’a vue venir.

Le nom ne dira sans doute rien à grand monde : ASML. Cette entreprise néerlandaise, installée à Veldhoven, une commune sans relief au sud des Pays-Bas, a touché cette semaine une valorisation de 674 milliards de dollars en séance. Du jamais vu pour une entreprise européenne, rapporte Bloomberg. Le précédent record était détenu depuis juin 2024 par le laboratoire danois Novo Nordisk, le fabricant de l’Ozempic. Les puces viennent de passer devant le médicament minceur.

La seule usine au monde à savoir faire ça

Pourquoi une telle frénésie autour d’une boîte que personne ne croise jamais en rayon ? Parce qu’ASML détient un quasi-monopole sur l’objet le plus stratégique de la planète tech : la machine qui grave les puces. Sans elle, pas de processeur dernier cri, pas de carte graphique pour entraîner une intelligence artificielle, pas de téléphone moderne.

Ces machines portent un nom technique, la lithographie par ultraviolets extrêmes, dite EUV. Le principe : projeter de la lumière pour dessiner sur une plaque de silicium des circuits plus fins qu’un virus. Aucun concurrent au monde ne sait fabriquer ces engins. Pas un. TSMC à Taïwan, Samsung en Corée, Intel aux États-Unis : tous passent commande chez le même fournisseur néerlandais. Quand le monde entier se rue sur les puces d’IA, c’est ASML qui encaisse à la source.

Née dans l’ombre de Philips

L’histoire d’ASML a pourtant commencé petit. Le groupe est né en 1984 d’une coentreprise entre le géant néerlandais Philips et un fabricant local d’équipements, ASM International. À l’époque, une poignée d’ingénieurs travaillait dans des baraquements de chantier installés sur un parking. Quarante ans plus tard, l’entreprise emploie plus de 40 000 personnes et concentre entre ses murs un savoir-faire que ni les États-Unis ni la Chine ne sont parvenus à reproduire. Une trajectoire que peu d’observateurs avaient anticipée, tant le secteur des équipements pour semi-conducteurs paraissait austère et invisible.

150 tonnes, 250 caisses, six mois de montage

L’ampleur de ces machines donne le vertige. Le dernier modèle, baptisé High-NA EUV, coûte environ 380 millions de dollars pièce. Une seule machine. Elle pèse près de 150 tonnes, arrive chez le client démontée dans 250 caisses, et réclame six mois de travail à 250 ingénieurs pour être assemblée, selon les chiffres avancés par CNBC lors d’une visite exclusive de l’usine. Sa précision atteint 8 nanomètres, là où la génération précédente plafonnait à 13.

À ce prix, on pourrait croire le carnet de commandes timide. C’est l’inverse. Intel et le coréen SK hynix figurent déjà parmi les premiers acheteurs, et ASML vise une cadence de vingt machines High-NA par an d’ici 2028. Chaque commande de puce IA passée à TSMC ou Samsung finit, tôt ou tard, par profiter à Veldhoven.

Une action qui a doublé en un an

Les chiffres boursiers racontent l’emballement. L’action ASML a grimpé d’environ 62 % depuis janvier sur la place d’Amsterdam, et de 130 % sur les douze derniers mois, d’après les données de marché compilées par Bloomberg et reprises par BFM Bourse. Autrement dit, un investisseur entré il y a un an a vu sa mise plus que doubler.

Côté résultats, l’entreprise tient la route. Au premier trimestre 2026, ASML a publié un chiffre d’affaires de 8,8 milliards d’euros et un bénéfice net de 2,8 milliards, selon ses propres comptes. Pour donner une idée, le bénéfice d’un seul trimestre dépasse la valeur totale de bien des sociétés cotées du CAC 40.

Les analystes en redemandent

Le plus frappant, c’est que les financiers eux-mêmes estiment ne pas en faire assez. Chez JPMorgan, l’analyste Sandeep Deshpande a prévenu ses clients qu’ils étaient « en retard d’un train » sur le nombre de machines qu’ASML peut écouler dans les deux ans à venir. Traduction : la banque pense que le marché sous-estime encore la demande. Difficile de trouver formulation plus optimiste pour un titre qui vient déjà de pulvériser tous les records du continent.

Cette ruée illustre un basculement plus large. Pendant des années, le sommet des valorisations européennes appartenait au luxe avec LVMH, puis à la santé avec Novo Nordisk et son traitement vedette contre l’obésité. En 2026, la couronne revient au silicium. La matière première de l’intelligence artificielle vaut désormais plus cher que le sac à main et la piqûre minceur réunis.

Une dépendance qui inquiète Washington et Pékin

Ce monopole a une contrepartie géopolitique lourde. Parce qu’une seule entreprise contrôle l’accès aux puces les plus avancées, ASML s’est retrouvée au cœur de la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine. Washington a multiplié les pressions pour empêcher la vente de ses machines les plus pointues à Pékin, considérant qu’elles donneraient un avantage militaire à la Chine. Résultat : le groupe néerlandais, longtemps discret, se retrouve à arbitrer des décisions qui dépassent largement le cadre commercial.

Pour le grand public, la leçon est ailleurs. Derrière chaque requête envoyée à un assistant IA, chaque image générée en quelques secondes, il y a une chaîne invisible qui remonte jusqu’à une commune néerlandaise et une poignée de machines à 380 millions de dollars. La valeur ne se crée plus seulement chez ceux qui vendent l’IA au public, mais chez celui qui fabrique l’outil sans lequel rien ne tourne.

Reste une question que se posent déjà les marchés : combien de temps ce monopole tiendra-t-il ? La Chine investit des milliards pour bâtir sa propre filière de lithographie. Si elle y parvient, la rente exceptionnelle d’ASML pourrait s’éroder. Les prochains résultats trimestriels, attendus en juillet, diront si l’envolée a encore du carburant.