Deux reprises. Il n’en a pas fallu davantage à Ciryl Gane pour transformer la soirée la plus folle de l’histoire de l’UFC en cauchemar brésilien. Sur la pelouse de la Maison Blanche, le Français a éteint Alex Pereira, l’un des frappeurs les plus redoutés de la planète, et lui a arraché des mains un record que personne n’avait jamais touché.
Plié en deux reprises
Le combat n’a pas traîné. Dimanche soir à Washington, Gane a cueilli Pereira d’un direct en plein centre de l’octogone, au tout début de la deuxième reprise. Le Brésilien s’est affaissé, s’est relevé sur des jambes en coton, puis n’a plus jamais retrouvé ses repères. Une pluie de coudes et de combinaisons plus tard, l’arbitre Herb Dean a mis un terme au calvaire. L’arrêt est officiellement tombé à 1 minute 27 de ce deuxième round, rapporte ESPN.
Le Français avait annoncé la couleur : il misait tout sur sa vitesse. Il l’a imposée dès les premières secondes, à coups de directs, de jeu de jambes et de coups de pied claquants, histoire d’empêcher Pereira de poser ce regard glacial qui précède d’ordinaire ses mises hors de combat. Le plan a fonctionné à la lettre. Selon les fiches officielles de l’UFC, Gane affiche désormais 14 victoires pour 2 défaites.
Le personnage détonne dans un sport d’ogres. Ancien pratiquant de Muay-thaï passé sur le tard au MMA, formé à la MMA Factory de Paris, Gane a bâti sa réputation sur un style insaisissable, fait d’esquives et de jambes infatigables plutôt que de puissance brute. Surnommé « Bon Gamin », il avance derrière un calme qui tranche avec la brutalité de sa discipline. Dimanche, ce sang-froid a fait la différence face à un cogneur que l’on disait impossible à arrêter une fois lancé.
Le rêve à trois ceintures s’effondre
Pour Pereira (13 victoires, 4 défaites), la chute pique d’autant plus que l’enjeu dépassait de loin le simple combat. Champion des poids moyens, puis des mi-lourds après avoir détrôné Jiri Prochazka, le Brésilien grimpait chez les lourds pour devenir le tout premier combattant de l’histoire de l’UFC à régner sur trois catégories de poids différentes. Une ligne que même les plus grandes légendes n’avaient jamais réussi à écrire.
Tout le monde y croyait. Dana White, le patron de l’organisation, avait promis à « Poatan » un statut de meilleur combattant de tous les temps en cas de victoire. Israel Adesanya, son rival historique devenu allié, répétait avant le combat que l’enjeu le dépassait et appartenait à l’Histoire avec un grand H. En quelques secondes, Gane a déchiré le scénario.
Champion, mais avec un astérisque
Voilà le piège. La ceinture que le Français a bouclée autour de sa taille n’est qu’un titre intérimaire, une couronne de secours que l’UFC distribue quand son vrai champion est indisponible. Le patron officiel des poids lourds se nomme Tom Aspinall, et le Britannique n’était même pas convié à la fête washingtonienne.
Le contexte éclaire ce paradoxe. Depuis sa blessure aux yeux, Aspinall n’a plus remis les pieds dans la cage, et la catégorie reine tournait au ralenti. Plutôt que d’attendre le rétablissement du champion, l’UFC a remis en jeu une ceinture provisoire pour offrir une tête d’affiche à son événement le plus médiatisé. Résultat : deux hommes peuvent aujourd’hui se revendiquer champions des lourds, et un seul porte la vraie couronne.
Ce n’est pas la première fois que Gane décroche ce titre par procuration. Il l’avait déjà empoché en 2021. Depuis, le sacre suprême lui file entre les doigts avec une régularité cruelle. Francis Ngannou l’a battu aux points en 2022. Jon Jones l’a soumis en moins d’un round en 2023. Chaque fois qu’il a croisé le vrai champion, le « Bon Gamin » est reparti bredouille. À 36 ans, le natif de La Roche-sur-Yon sait que les occasions de réécrire cette histoire se comptent maintenant sur les doigts d’une main.
Le doigt dans l’oeil qui hante encore
Entre Gane et Aspinall, il existe même un vieux contentieux. En octobre dernier, à l’UFC 321, les deux hommes se disputaient enfin la couronne unifiée. Le duel a viré au fiasco : un doigt de Gane dans l’oeil du Britannique, et tout s’est figé. Combat annulé, déclaré sans vainqueur. Aspinall en est ressorti avec une double opération des yeux et de longs mois passés loin de la cage.
Le champion en titre n’a d’ailleurs pas regardé le spectacle de dimanche en spectateur résigné. D’après MMA Mania, il a dénoncé des coudes « illégaux » dans la finition de Gane, tout en acceptant le principe d’un nouveau face-à-face. La rivalité reste électrique, et elle déborde même du sportif : Eddie Hearn, qui défend les intérêts d’Aspinall, a prévenu qu’il ne voulait pas voir son protégé affronter Gane ou Pereira dans le cadre du contrat actuel.
Cap sur Paris en septembre
Reste la question que se pose tout amateur français : et ensuite ? Micro en main, à peine la victoire acquise, Gane a donné le ton. Il a pointé du doigt la carte que l’UFC prépare à Paris en septembre, rapporte Yahoo Sports. Le message est limpide : il veut Aspinall, chez lui, devant son public, pour unifier les deux ceintures et arracher enfin l’étiquette d’éternel deuxième.
La soirée restera aussi dans les annales pour son décor. Pour la première fois, l’UFC a dressé son octogone sur la pelouse sud de la Maison Blanche, un événement hors norme qui a métamorphosé la résidence présidentielle américaine en arène de combat le temps d’une nuit. Sur la même affiche, l’Américain Justin Gaethje a détrôné Ilia Topuria pour s’emparer de la ceinture des légers, bouclant une nuit que le milieu du MMA n’oubliera pas de sitôt.
Pour Gane, l’or est de retour, mais le plus dur reste à venir. Le vrai champion l’attend, la rancune est tenace, et le rendez-vous parisien, s’il se concrétise, ressemble déjà au combat de sa vie. Réponse cet automne, à quelques kilomètres de chez lui.