Le sirop de menthe, à l’état naturel, est transparent. Parfois légèrement jaune. Jamais vert. Cette teinte de bonbon acidulé que des générations d’enfants associent à la fraîcheur sort d’un flacon de colorant, pas d’un champ de menthe.
En pleine vague de chaleur, quand les carafes de menthe à l’eau ressortent des placards, l’application Yuka a publié mardi 16 juin un décompte qui tombe à pic. Le bleu brillant FCF, référencé E133 sur les étiquettes, se glisse dans 65 % des sirops de menthe vendus en France. Sa seule fonction : ce coup de vert qui donne envie.
Une couleur qui ne doit rien à la plante
Dans une vraie infusion de menthe, le liquide tire sur le jaune pâle ou reste limpide. Le goût mentholé des sirops industriels vient d’arômes fabriqués à partir de composés végétaux, pas de feuilles macérées dans la cuve. Le vert n’a donc aucune raison d’exister, sinon de coller à l’image que le consommateur se fait du produit depuis l’enfance.
Yuka le formule sans détour dans son communiqué : le E133 est ajouté « uniquement pour donner au produit une couleur verte plus attractive ». Une décision de marketing, posée sur un réflexe vieux de plusieurs décennies. Le bleu brillant, mélangé à une pointe de jaune, donne ce vert fluo que tout le monde reconnaît au premier coup d’œil.
Le flacon sans colorant vendu plus cher
L’enquête de l’application réserve une surprise plus concrète que la couleur. Plusieurs marques proposent déjà des versions sans colorant. Mais elles les facturent bien plus cher : entre 83 % et 121 % de plus que la bouteille verte, d’après les références relevées chez La Maison Guiot, Carrefour, E. Leclerc, Système U, Auchan ou Eyguebelle. Éviter un additif inutile coûte parfois le double.
Le colorant, lui, se retrouve un peu partout. Teisseire, Monin, Moulin de Valdonne et Eyguebelle côté marques nationales, les rayons d’E. Leclerc, Système U, Auchan, Carrefour, Intermarché et Lidl côté distributeurs. « L’absence de bleu brillant FCF ne devrait pas devenir une option premium », tranche Yuka, qui réclame des recettes sans additif généralisées et sans surcoût pour le client.
Ce que l’application reproche au E133
Le cœur de l’alerte vise les enfants, premiers buveurs de sirop. Selon Yuka, le bleu brillant serait « suspecté de favoriser l’hyperactivité et les troubles de l’attention » chez les plus jeunes. L’application cite aussi des travaux suggérant que la molécule pourrait abîmer l’ADN et dérégler le fonctionnement des cellules.
L’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a fixé une dose journalière admissible de 6 milligrammes par kilo de poids corporel. Un seuil large sur le papier. Sauf qu’un enfant qui enchaîne les verres de sirop, les bonbons bleus ou verts et les décorations de gâteau d’anniversaire peut s’en rapprocher vite, prévient l’application. Le E133 ne vit pas que dans les sirops.
La science, elle, reste prudente
C’est là que le tableau se nuance, comme le détaille Futura Sciences. Les études consacrées spécifiquement au E133 se comptent sur les doigts d’une main, et leur portée reste limitée. Un travail paru en 2013 dans le Journal of General Physiology a porté sur des cellules en laboratoire, sans aucun lien avec le comportement. Une recherche de 2012, publiée dans Birth Defects Research et conduite sur de jeunes souris, a relevé quelques effets sur leur activité d’exploration, sur plusieurs générations.
La troisième référence, une méta-analyse de 2012 du Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry, ne cible pas le bleu brillant mais l’ensemble des colorants. Sa conclusion : retirer ces additifs pourrait aider certains enfants déjà diagnostiqués, avec une réserve de taille, beaucoup d’études reposant sur des échantillons trop minces pour conclure.
La distinction compte. Les colorants les mieux documentés ne sont pas le E133, mais six autres, trois jaunes et trois rouges : la tartrazine (E102), le jaune de quinoléine (E104), le jaune orangé S (E110), l’azorubine (E122), le ponceau 4R (E124) et le rouge allura (E129). Ils sont soupçonnés d’aggraver les symptômes d’enfants déjà hyperactifs, pas de déclencher le trouble, qui est présent dès la naissance. Le bleu brillant garde tout de même une particularité gênante : c’est le seul colorant autorisé connu pour franchir la barrière qui protège le cerveau.
Une étude saoudienne, que Yuka ne cite pas, a mesuré des taux de E133 supérieurs aux limites dans de nombreux bonbons et sodas, avec des enfants de 6 à 11 ans qui dépassaient la dose admissible. Les habitudes alimentaires y diffèrent des nôtres, ce qui invite à la prudence avant de transposer le constat à la France.
Reste un point que l’alerte laisse de côté : le E133 demeure parfaitement légal. L’EFSA l’a réévalué et maintient son autorisation tant que la dose journalière n’est pas dépassée. Aucune agence sanitaire française ou européenne n’a réclamé son retrait des sirops à ce stade. Le signalement de Yuka relève donc du conseil aux consommateurs, pas d’une interdiction.
Repérer le E133 sur l’étiquette
En attendant des travaux plus solides, le principe de précaution domine. Un sirop de menthe coloré n’apporte rien sur le plan nutritionnel, et les versions sans additif occupent déjà les mêmes rayons. Le réflexe tient en une ligne : retourner la bouteille et chercher la mention « E133 » ou « bleu brillant FCF » dans la liste des ingrédients.
Le débat n’est pas neuf. Depuis 2010, l’Union européenne impose aux produits contenant l’un des six colorants jaunes et rouges une phrase d’avertissement sur l’emballage : « peut avoir des effets indésirables sur l’activité et l’attention chez les enfants ». Le bleu brillant, lui, n’y est pas soumis. Dans le flacon de sirop comme sur l’étiquette, il continue d’avancer masqué.