Des millions de joueurs connaissent sa musique par cœur. Presque personne ne connaissait son visage. Bobby Prince, l’homme qui a mis en sons l’enfer de DOOM, est mort mardi 16 juin à 81 ans, emporté par une maladie que sa famille n’a pas souhaité détailler.

Quelques semaines plus tôt, la Bibliothèque du Congrès américaine rangeait sa bande-son de 1993 parmi les trésors sonores de la nation, dans la même fournée que Beyoncé et Taylor Swift. Un dernier pied de nez du destin pour cet ancien avocat qui n’avait écrit sa première note de jeu vidéo qu’après la quarantaine.

D’avocat à légende du pixel

Rien ne destinait Robert Caskin Prince III au panthéon du jeu vidéo. Avant les studios de développement, il y a eu le Vietnam, où il a servi comme chef de section. Puis le conseil, puis le droit. Pendant des années, Bobby Prince a porté la robe d’avocat dans le Tennessee, sa région, avant de basculer vers ce qui tenait d’abord du loisir : composer pour ces jeux sur ordinateur encore balbutiants.

Au début des années 1990, il rejoint deux maisons qui vont façonner le jeu de tir moderne, id Software et Apogee. Sa signature se glisse un peu partout : Wolfenstein 3D, la série Commander Keen, Rise of the Triad, Duke Nukem 3D. Des titres souvent diffusés par épisodes, le premier offert pour donner envie d’acheter la suite, que l’on copiait de disquette en disquette dans les cours de récré. À l’époque, ces jeux se propageaient sans pub ni magasin, juste par le bouche-à-oreille et la débrouille. La musique de Prince voyageait avec eux.

La rage metal de DOOM

Un seul titre, pourtant, a scellé sa légende. En 1993, DOOM débarque et bouscule la façon de jouer : un fusil à pompe, des couloirs sombres, des hordes de démons en face. Le jeu deviendra un phénomène planétaire, copié à l’infini au point de donner son nom à tout un genre. Pour la bande-son, Prince ne met même pas les pieds dans les locaux du studio. Il travaille à distance, à partir de la « Doom Bible », le document de conception rédigé par Tom Hall.

« C’est ce qui a le plus aidé », racontera-t-il des années après. « Une bonne partie n’a jamais atterri dans le jeu, mais ça posait une ambiance. En quelques mois, j’avais dégrossi presque toute la musique et la plupart des bruitages. » Le résultat tient dans un mot : vitesse. Une musique nerveuse, saturée, taillée pour la panique. Prince s’était nourri des groupes que l’équipe écoutait en boucle, Metallica, Slayer, Pantera. Le thème du tout premier niveau, que des millions de joueurs fredonnent encore trente ans plus tard, pioche ouvertement dans ce répertoire metal.

Le plus saisissant tient à la technique. Tout cela a été fabriqué sur une carte son AdLib aux instruments dérisoires, à une époque où un ordinateur grand public peinait à imiter une vraie guitare. Ses anciens collègues en parlent encore avec des yeux ronds. George Broussard, cofondateur d’Apogee et de 3D Realms, résume sa palette : du joyeux et sautillant pour Commander Keen, du sombre et oppressant pour DOOM, du faux air de film de guerre pour Wolfenstein 3D. Le tout avec le même don pour la mélodie qui colle à l’oreille.

Beyoncé, Taylor Swift et lui

En mai, la Bibliothèque du Congrès a fait entrer la bande-son de DOOM dans son National Recording Registry, le conservatoire officiel des enregistrements jugés dignes d’être préservés « pour toujours » au titre de leur poids culturel ou historique. Vingt-cinq œuvres rejoignaient la liste cette année. Autour de DOOM : un album de Taylor Swift, un de Beyoncé, le « Turn! Turn! Turn! » des Byrds, la version de « Fly Me to the Moon » par Kaye Ballard. La musique d’un jeu de tir des années 1990 classée entre les plus grands noms de la chanson américaine, voilà qui dit tout du chemin parcouru.

Ce n’était pas sa première distinction. L’industrie du jeu vidéo lui avait déjà remis un prix pour l’ensemble de sa carrière. Mais le sceau de la Bibliothèque du Congrès portait une autre charge. Il actait, noir sur blanc, que la musique de jeu vidéo avait gagné son statut d’art à part entière. Le combat de toute une vie pour Prince, salué de son vivant.

Les hommages de toute une industrie

L’annonce de sa disparition, le 19 juin, a déclenché une vague de réactions. « Toute l’équipe de Romero Games est profondément attristée », a écrit sur X John Romero, cocréateur de DOOM. « Il a laissé une marque immense sur le jeu vidéo et sur ma vie. » George Broussard, lui, a publié un long texte pour saluer « un parfait gentleman du Sud », ce Bobby Prince qui prenait l’avion pour passer une semaine entière au studio sur les gros projets comme Duke Nukem 3D, micro à la main, à capturer des sons dans les couloirs.

« Son truc, c’était la mélodie », poursuit Broussard. « Il pondait des airs qu’on se surprenait à fredonner. C’était, en gros, le Hans Zimmer des débuts du jeu vidéo. » Sous les messages, des centaines de joueurs ont raconté la même histoire : ces thèmes appris par cœur à dix ans, fredonnés encore à l’âge adulte, parfois à l’origine d’une vocation de musicien. Sa famille, elle, retient surtout l’homme derrière le compositeur, « de talent, d’intégrité, d’humilité, de foi, de rire et d’amour ».

Sa musique, en tout cas, ne s’éteindra pas. Les studios qui ressuscitent les jeux des années 1990 continuent d’utiliser ses compositions, avec son accord donné de son vivant, comme la réédition récente de BioMenace. Et grâce au tampon de la Bibliothèque du Congrès, le thème de DOOM est désormais protégé au rang de patrimoine national, à l’abri du temps. Pour un homme qui voulait surtout « faire de la musique qu’on garde en tête », le pari est gagné.