Il s’est éteint chez lui, dans un village du Pays d’Auge où les vaches broutent à perte de vue. David Hockney, longtemps l’artiste vivant le plus cher de la planète, peignait depuis six ans le bocage normand sur une tablette. Il avait 88 ans, et son anniversaire tombait dans un mois.
Son décès, survenu le 11 juin dans sa ferme de Beuvron-en-Auge, a été confirmé par son agent. Aucune cause n’a été communiquée. Le mot qui revient en boucle chez ceux qui l’ont côtoyé tient en deux syllabes, celles qu’il répétait à tout-va : « Love life », aimez la vie.
Une piscine vendue 90 millions de dollars
En novembre 2018, une salle de Christie’s à New York retient son souffle. Sous le marteau, « Portrait of an Artist (Pool with Two Figures) », une toile de 1972 où un homme habillé observe un nageur sous l’eau. Adjugée 90,3 millions de dollars. Record du monde pour une œuvre d’artiste vivant, qui pulvérise les 58 millions atteints cinq ans plus tôt par le « Balloon Dog » de Jeff Koons.
Le vertige est dans l’écart. En 1972, le couple Astor avait acquis ce tableau pour 18 000 dollars. Quarante-six ans plus tard, il valait cinq mille fois plus. Hockney, lui, n’a pas touché un centime de cette revente. L’argent partait aux spéculateurs, jamais au peintre. Il en riait, agacé par un marché qui transformait ses bassins bleus en valeurs refuges.
De Bradford à Los Angeles, le garçon qui voulait du soleil
Rien ne prédestinait ce fils d’ouvrier de Bradford, ville industrielle du nord de l’Angleterre, à devenir l’icône colorée du Pop Art. Né en 1937, formé au Royal College of Art de Londres, il file dès le début des années 1960 vers la Californie. Le choc est immédiat : la lumière, les corps, et surtout ces rectangles bleus qui deviendront sa signature.
« A Bigger Splash », l’éclaboussure figée d’un plongeon que l’on ne voit jamais, sort en 1967. Suivent des portraits de couples saisis dans des intérieurs bourgeois, dont « Mr and Mrs Clark and Percy », devenu l’un des tableaux les plus regardés de la Tate. Hockney peint la vie californienne avec une franchise rare pour l’époque : il assume son homosexualité dans une Angleterre où elle reste un délit jusqu’en 1967. Ses toiles deviennent un manifeste autant qu’une esthétique.
Il ne s’arrêtera jamais d’expérimenter. Collages photographiques baptisés « joiners », décors d’opéra, théories sur les miroirs et lentilles qu’auraient utilisés les maîtres anciens : Hockney passe sa vie à fouiller la manière dont l’œil regarde. En 2011, un sondage mené auprès d’artistes britanniques le désigne comme le plus influent de tous, devant Turner et Constable. Une popularité de star, sans jamais perdre le respect des musées.
Entre Los Angeles et la Normandie, il y eut le Yorkshire. Au début des années 2000, Hockney rentre dans son comté natal pour peindre, à très grande échelle, les routes et les bois de son enfance. « Bigger Trees Near Warter », cinquante toiles assemblées en une seule fresque, occupe à elle seule un mur entier de la Royal Academy en 2007. Le revenant prouvait qu’un peintre de piscines californiennes pouvait aussi capturer la boue anglaise.
Un iPad contre la grisaille du confinement
La bascule qui surprend tout le monde arrive sur le tard. En 2019, à plus de 80 ans, Hockney quitte la clarté crue de Los Angeles pour une ferme normande, près de Bayeux. Là, il abandonne ses pinceaux pour un iPad et un stylet, et se met à croquer les arbres, les flaques, les saisons qui défilent sur le Pays d’Auge.
Quand le Covid enferme la planète au printemps 2020, il dessine. Beaucoup. Plus de 220 images numériques en quelques semaines : des bourgeons, des aubépines, des aubes sur le bocage. Sa formule de l’époque a fait le tour du monde : « Rappelez-vous qu’ils ne peuvent pas annuler le printemps. » Un vieil homme et sa tablette, opposant les saisons au virus, voilà l’image qui restera.
400 œuvres à Paris, un an avant l’adieu
La France l’a célébré une dernière fois de son vivant. Du printemps à l’automne 2025, la Fondation Louis Vuitton lui consacre « David Hockney 25 », la plus vaste rétrospective jamais montée autour de l’artiste : plus de 400 œuvres couvrant soixante-dix ans de création, de 1955 à 2025. Huile, acrylique, fusain, dessins sur iPhone et iPad, installations vidéo immersives, tout y passait.
Un étage entier était réservé à sa Normandie. Le public parisien découvrait, accrochés côte à côte, ses piscines de jeunesse et ses pommiers de vieillesse. Soixante-dix ans séparaient les deux séries, mais la même obsession les reliait : la lumière, encore et toujours la lumière.
Ce qu’il laisse derrière lui
Les hommages ont afflué de Londres à Paris dès l’annonce. Musées, galeristes et anonymes ont salué un créateur resté curieux jusqu’au bout, fidèle à sa devise. Fumeur impénitent et travailleur acharné, Hockney aimait répéter qu’il comptait peindre jusqu’à son dernier souffle. Il aura tenu parole.
Le peintre aura traversé le Pop Art, l’opéra, la photographie, le dessin numérique, sans jamais se répéter. Peu d’artistes auront été aussi populaires de leur vivant tout en restant pris au sérieux par les conservateurs. Ses œuvres dorment désormais à la Tate, au Centre Pompidou, au Metropolitan, dans les plus grandes collections du monde.
Mais c’est dans une ferme du Calvados, face à ses pommiers, qu’il a reposé son stylet pour la dernière fois. La Fondation Louis Vuitton a indiqué qu’une partie de l’accrochage resterait visible cet été. De quoi retrouver, une ultime fois, ce printemps qu’il refusait d’annuler.