Des millions de Français connaissent son visage sans pouvoir mettre un nom dessus. Christian Bujeau, le dentiste débordé des Visiteurs et le maître d’armes de Kaamelott, est mort lundi 15 juin à 81 ans.
Le dentiste qui voyait sa vie voler en éclats
En janvier 1993, Jean-Marie Poiré sort Les Visiteurs et rebat les cartes de la comédie française. Bujeau y campe Jean-Pierre Goulard, dentiste bourgeois et mari de Béatrice, le personnage de Valérie Lemercier. Pendant tout le film, il assiste, médusé, à la destruction méthodique de sa vie rangée par un chevalier du Moyen Âge et son écuyer débarqués dans son salon.
Le carton dépasse tout ce que le pays avait connu cette année-là. Plus de 13,8 millions de spectateurs poussent la porte des salles, ce qui propulse la comédie en tête du box-office français de 1993 et l’installe durablement parmi les plus gros succès du cinéma national. Goulard n’a pas hérité des répliques les plus reprises en cour de récré, et pourtant le chaos de Christian Clavier et Jean Reno n’aurait personne à éclabousser sans ce témoin catastrophé. AlloCiné rappelle un détail savoureux: avant d’échoir à Bujeau, le rôle avait un temps été envisagé pour Didier Bourdon, puis pour Fabrice Luchini.
Le film n’a jamais vraiment quitté la culture populaire. Il a engendré deux suites et un remake américain, Just Visiting, et son décompte d’entrées a même été révisé autour de 13,78 millions lors d’un recalcul en 2008. Dans ce dispositif, Goulard occupe une place ingrate mais centrale: celle du bourgeois ordonné dont la maison devient le terrain de jeu de deux revenants crottés. Sans une cible aussi crédible, tout le comique de choc des classes tournerait à vide.
Le maître d’armes qui martyrisait Arthur
Douze ans plus tard, une autre génération le découvre sous l’armure. À partir de 2005, dans Kaamelott d’Alexandre Astier, il enfile le costume du maître d’armes du roi Arthur, instructeur à l’hygiène irréprochable et au vocabulaire fleuri qui transforme chaque leçon de combat en calvaire. Le personnage, aussi impitoyable que désopilant, lui vaut une poignée de tirades que les fidèles de la série récitent encore par cœur.
Lancée en 2005 sur M6 sous forme de courts épisodes, la série d’Astier est devenue un phénomène générationnel, citée et rejouée en boucle sur Internet. Le maître d’armes y résume bien son humour: un personnage secondaire, sûr de lui et légèrement absurde, capable de faire dérailler une scène en deux phrases. Face à un Arthur de plus en plus las, il pousse la rigueur martiale jusqu’au ridicule.
Il tient le rôle jusqu’en 2009, en glissant au passage vers la déclinaison Off-Prime. Pour beaucoup de trentenaires biberonnés à la série, c’est ce visage-là, et pas celui du dentiste, qui s’impose d’abord. La saga ayant depuis migré au cinéma sous la houlette d’Astier, ses anciens épisodes continuent d’attirer de nouveaux curieux, qui y croisent forcément son entraîneur au cœur sec.
Du Conservatoire aux cascades, un comédien complet
Résumer Bujeau à ces deux silhouettes comiques serait une erreur. Né à Charron, en Charente-Maritime, en 1944, il apprend le métier au Conservatoire national supérieur d’art dramatique, où il décroche un deuxième prix de comédie. Les planches l’occupent d’abord: il débute au théâtre en 1975 et y enchaîne une dizaine d’années de pièces avant que la télévision et le cinéma ne prennent le relais. Le théâtre, lui, ne l’a jamais quitté: il a continué d’y jouer et d’y mettre en scène en parallèle de ses apparitions à l’écran.
Sa carrière déborde largement du seul jeu d’acteur. L’homme a aussi été cascadeur, metteur en scène et professeur d’art dramatique à l’école Jean Périmony, où il a formé des comédiens aujourd’hui en activité. Cette double casquette d’acteur et de pédagogue en a fait une figure respectée du milieu, transmettant aux plus jeunes un métier qu’il avait appris à la dure. Au cinéma, on l’a croisé dans La Vérité si je mens ! 2, Alibi.com ou Le Retour du héros. Côté petit écran, sa filmographie va de Joséphine, ange gardien à Caméra Café, en passant par Hero Corp, où il prêtait ses traits à The Lord, présenté comme le plus grand super-vilain de tous les temps, de 2008 à 2010 puis de nouveau en 2013.
L’adieu signé par son agence
C’est son agence, Singularist, qui a confirmé sa disparition lundi, dans un message publié sur Instagram et relayé par franceinfo. « Tu vas me manquer. Tes conversations, tes anecdotes, ton soutien sans faille, ta générosité », y écrit-elle, avant d’avoir une pensée pour les proches du comédien: « Je pense à ta famille, ta merveilleuse femme, tes enfants superbes et tes petits-enfants dont tu parlais avec tant de fierté. » Aucune cause précise n’a été communiquée dans l’immédiat.
Sur les réseaux, les amateurs de Kaamelott ont rapidement multiplié les extraits de ses leçons d’armes, pendant que d’autres ressortaient les scènes de cabinet dentaire des Visiteurs. La preuve qu’un acteur peut traverser trente ans de culture populaire sans jamais devenir une vedette de premier plan, tout en restant gravé dans la mémoire collective. Beaucoup ont d’ailleurs découvert son nom au moment précis où ils apprenaient sa mort.
Deux rôles qui ne quitteront pas les écrans
Ses personnages, eux, ont la vie dure. Les Visiteurs revient à intervalles réguliers sur les chaînes françaises, où le film fédère encore des millions de curieux à chaque rediffusion. Kaamelott, prolongé au cinéma par Alexandre Astier, pousse de son côté une nouvelle vague de spectateurs vers ses premières saisons. De quoi recroiser longtemps, au hasard d’une soirée télé, le dentiste affolé de Poiré et le maître d’armes qui faisait suer un roi.