Une fondation britannique a vidé 500 litres d’huile de thon dans le détroit de Sicile pour attirer un grand requin blanc. Après plusieurs semaines d’attente, elle est repartie les mains vides. Quelques mois plus tard, des plongeurs venus retirer de vieux filets ont croisé l’animal sans le chercher, à 40 mètres sous la surface.
Des doigts qui tremblent à 40 mètres
La scène s’est jouée en mai, entre la Sicile et la Tunisie. Derk Remmers et son équipe descendaient vers une épave devenue un piège, prisonnière de filets de pêche abandonnés, ces engins perdus qui continuent d’étrangler poissons, tortues et dauphins pendant des années. Une plongée de routine pour ces bénévoles des associations Healthy Seas, Ghost Diving et SDSS. Puis une silhouette de plusieurs mètres est sortie du bleu.
« Mes doigts tremblaient, c’est sûr. C’était un gros animal, et on ne s’y attendait pas du tout », a raconté le plongeur. Il a tout de même gardé le réflexe d’appuyer sur l’enregistrement. Sa caméra a capté quelques secondes d’un grand requin blanc adulte, glissant sans hâte dans son milieu naturel.
Une première que les caméras attendaient
Pourquoi ces quelques secondes valent de l’or ? Parce que personne n’y était jamais parvenu. D’après Euronews et les organisateurs de l’expédition, c’est la toute première fois que des plongeurs filment sous l’eau un grand requin blanc adulte dans son habitat méditerranéen. Jusqu’ici, les preuves de sa présence tenaient à des aperçus en surface, à des captures accidentelles dans des filets ou à des récits de pêcheurs. Beaucoup de rumeurs, presque aucune image.
L’animal vit pourtant en Méditerranée depuis des centaines de milliers d’années. Des travaux génétiques ont même montré que les requins blancs de la région forment une lignée isolée, distincte de leurs cousins de l’Atlantique. Mais ils sont devenus si rares que les apercevoir relève du mythe. D’où ce surnom de fantôme que leur accolent désormais les naturalistes.
Ailleurs, le contraste saute aux yeux. En Afrique du Sud ou en Australie, on observe, on marque et on filme les grands requins blancs presque à la demande, jusqu’à proposer des plongées en cage aux touristes. En Méditerranée, la population est tombée si bas qu’une séquence de quelques secondes, tournée par accident, devient un document historique. L’écart ne tient pas à la chance des plongeurs, mais au nombre de bêtes encore vivantes.
96 % disparus en cinquante ans
Derrière l’émerveillement, les biologistes font grise mine, et les chiffres disent pourquoi. Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature, la population méditerranéenne de grands requins blancs s’est effondrée d’environ 96 % en un demi-siècle. L’espèce y est classée en danger. Filmer ce requin, c’est donc filmer un rescapé.
La surpêche a fait le plus gros du travail. Le prédateur finit piégé dans des filets qui ne le visaient pas, ou recherché pour ses mâchoires et ses ailerons. La pollution achève le tableau. Ses seuls ennemis naturels, les orques, ne pèsent presque rien face aux bateaux.
Le détroit de Sicile, dernier bastion
Si la rencontre a eu lieu là, le hasard n’explique pas tout. Le détroit de Sicile, ce couloir marin entre l’île italienne et les côtes tunisiennes, intrigue les chercheurs depuis des années. Ils y voient l’un des derniers refuges de l’espèce en Méditerranée, et peut-être l’une des rares nurseries au monde, ces zones où naissent et grandissent les jeunes. Des juvéniles y sont régulièrement signalés.
Les indices se sont accumulés. En traquant l’ADN que les animaux laissent dans l’eau, les scientifiques ont retrouvé la signature du grand requin blanc sur quatre sites du secteur. Le signal revient assez souvent pour faire du détroit le candidat le plus crédible au titre de sanctuaire.
Quand la science cherche, le hasard trouve
L’ironie n’aura échappé à personne. Fin 2025, une fondation britannique avait monté une expédition dans ce même couloir, qu’elle présentait comme le dernier bastion méditerranéen de plusieurs espèces de requins. Son but : poser une balise sur un grand requin blanc pour suivre ses trajets. L’équipe a déversé 500 litres d’huile de thon en guise d’appât et patienté des semaines. Pas l’ombre d’une nageoire.
Six mois plus tard, des bénévoles occupés à décrocher des filets ont réussi là où le protocole scientifique avait calé, sans rien tenter. La rencontre rappelle à quel point l’animal reste insaisissable, y compris pour ceux qui le pistent avec des moyens.
Faut-il avoir peur en se baignant ?
La question vient vite, surtout à l’approche de l’été sur les plages françaises. La réponse rassure. Le grand requin blanc de Méditerranée fuit les côtes, préfère le large et les eaux profondes, et chasse plutôt le thon et les phoques que les baigneurs. Les attaques sur l’homme y sont d’une rareté extrême, sans commune mesure avec ce que la peur collective imagine. La vidéo a d’ailleurs été tournée à 40 mètres de fond, loin des zones de baignade.
Les filets tuent plus que tout
Ces images ont beau réjouir, elles ne changent rien à la menace. Autour des côtes méditerranéennes d’Afrique du Nord, au moins 40 grands requins blancs ont été tués sur la seule année 2025, d’après les relevés effectués dans les ports. Quand il en reste si peu, chaque disparition pèse lourd.
Le paradoxe est cruel. Ce sont des filets abandonnés qui ont conduit les plongeurs jusqu’au requin. Ce sont aussi des filets, bien actifs ceux-là, qui déciment l’espèce. Les associations présentes ce jour-là se battent justement pour vider les fonds de ces pièges invisibles, responsables de la mort de milliers d’animaux marins chaque année. Healthy Seas, l’une des organisations impliquées, retire chaque saison des tonnes de filets fantômes des fonds européens, un travail de fourmi mené presque entièrement par des bénévoles.
Reste à transformer une vidéo virale en protection concrète. Les défenseurs de l’espèce réclament un marquage par balises et des zones fermées à la pêche dans le détroit de Sicile. Tant que ces mesures n’existent pas, le grand requin blanc de Méditerranée restera ce qu’il est aujourd’hui, un fantôme que l’on filme une fois et que l’on espère revoir.