Des scènes démontées avant d’avoir servi, des concerts rayés du programme, des podiums repliés en catastrophe. À la veille du 21 juin, des dizaines de communes françaises renoncent à leur Fête de la Musique. Le motif n’a rien d’habituel : ni le budget, ni un couac d’organisation, mais le thermomètre.
Brive, Issy, Le Teich coupent le son
La liste s’allonge d’heure en heure. Brive-la-Gaillarde, en Corrèze, a tout annulé. Issy-les-Moulineaux, aux portes de Paris, a rayé d’un trait ses concerts et ses rencontres sportives du week-end. Le Teich en Gironde, Écommoy dans la Sarthe, Claye-Souilly en Seine-et-Marne, Bourgueil en Indre-et-Loire ont suivi, même décision, même argument. Les mairies mettent en avant la protection du public, des musiciens et des techniciens, exposés des heures durant à une chaleur que Météo-France voit grimper jusqu’à 40°C. À Angers, la fête tient, mais une partie de la programmation a été repoussée, rapporte franceinfo.
Le calcul des élus se comprend vite. Une Fête de la Musique, c’est une foule debout pendant des heures, souvent tard, parfois alcoolisée, agglutinée autour de scènes où s’entassent câbles, amplis et projecteurs qui chauffent déjà tout seuls. Ajoutez 38 ou 40°C et un air qui ne retombe pas la nuit, et la soirée bascule du côté du risque sanitaire. Les arrêtés municipaux parlent de sécurité et de principe de précaution, deux formules qui reviennent dans presque tous les communiqués publiés depuis vendredi, à commencer par celui d’Issy-les-Moulineaux.
Pour beaucoup, la seule scène de l’année
Derrière les arrêtés, il y a des soirées qui n’auront pas lieu. La Fête de la Musique reste, pour quantité de groupes amateurs, l’unique occasion de jouer devant un vrai public sans louer une salle ni vendre un billet. Chorale de quartier, fanfare de lycée, guitariste du dimanche : tous visaient cette date. Les bars et les cafés, eux, y voient l’une des meilleures soirées de l’année, celle où les terrasses débordent jusqu’à minuit. Annuler, c’est aussi priver des commerces déjà fragiles d’une recette qu’ils avaient cochée dans le calendrier.
Paris résiste et sort les totems
Dans la capitale, aucune annulation n’est prévue à ce stade. La Ville a choisi d’adapter plutôt que d’éteindre : des totems de prévention ont fleuri pour rappeler les bons réflexes face à la chaleur, et les organisateurs sont invités à prévoir ombre et points d’eau. Le pari tient en une phrase, maintenir la fête tout en limitant la casse. Sauf que Paris se trouve justement sur l’axe que Météo-France surveille le plus pour dimanche.
Soixante départements en orange, le rouge approche
Le décor, c’est Météo-France qui le plante. Ce samedi, 60 départements passent en vigilance orange canicule. Pour dimanche, jour de la fête, l’institut juge probable un basculement au rouge sur un large axe allant de la Nouvelle-Aquitaine à l’Île-de-France, en passant par la Bourgogne. Entre dimanche et lundi, au moins 25 départements pourraient atteindre ce niveau maximal. Au plus fort de l’épisode, jusqu’à 93 départements seraient sous vigilance en même temps. Le pic est attendu de samedi après-midi à lundi, avec des pointes à 40°C dans le Sud-Ouest et la vallée du Rhône. Soit, presque jour pour jour, le créneau où des millions de personnes comptaient sortir guitare et enceinte sur le trottoir.
Santé publique France répète le même message à chaque alerte : boire, se mettre au frais, garder un œil sur les plus fragiles, éviter l’effort aux heures chaudes. Difficile, dans ces conditions, de défendre une foule qui danse dehors à 23 heures. L’ironie du calendrier ajoute au malaise : l’été astronomique débute précisément ce dimanche, au solstice. La saison n’a pas encore officiellement commencé que le pays suffoque déjà.
1982, une fête pensée pour la rue
C’est là que le paradoxe pique. La Fête de la Musique a été inventée pour faire l’exact inverse de ce qui se joue ce week-end : sortir la musique dehors, partout, gratuitement. En 1982, Jack Lang, alors ministre de la Culture, et Maurice Fleuret, son directeur de la musique, imaginent une soirée où n’importe qui peut jouer dans la rue le soir du solstice. Le slogan jouait déjà sur les mots, « faites de la musique ». Quarante-cinq éditions plus tard, le rendez-vous s’est exporté dans près de 120 pays, de New York à Québec, et remplit certaines années des milliers de scènes improvisées dans le pays. Son principe n’a pas bougé d’un cran : la rue, la nuit douce de juin, les passants qui s’arrêtent. Exactement ce qu’une canicule rend, cette année, presque impraticable.
Après le Covid, le thermomètre
Pour retrouver une Fête de la Musique autant amputée, il faut remonter à 2020. Cette année-là, le virus avait vidé les rues et interdit les rassemblements. Cinq ans plus tard, c’est la chaleur qui fait reculer les maires. Le glissement mérite qu’on s’y arrête : les vagues de chaleur précoces, en plein mois de juin, se multiplient et tombent désormais sur des dates qu’on croyait à l’abri. La mémoire de 2003 et de ses près de 15 000 morts liés à la canicule en France n’a jamais quitté les préfectures. Quand un rendez-vous bâti autour du 21 juin devient risqué un 21 juin, le problème n’est plus seulement météo, il devient calendaire.
L’ampleur réelle des annulations se mesurera dimanche, commune par commune, au fil des arrêtés qui continuent de tomber ce week-end. Météo-France réactualise sa carte de vigilance dimanche matin, quelques heures avant que les scènes survivantes ne s’allument. Le pic, lui, est annoncé pour lundi. La fête, elle, a déjà commencé à se taire.