Sur les plages noires de l’île Heard, les chercheurs ont vite renoncé à compter un par un. Ils ont sorti les drones. Près de huit bébés éléphants de mer sur dix sont morts en quelques semaines, et l’analyse génétique désigne un coupable venu de loin : un virus de grippe aviaire arrivé d’un archipel français, à 1 800 kilomètres de là.

Le bilan, rendu public le 18 juin par le Programme antarctique australien, donne le vertige. Sur environ 17 000 petits nés pendant la dernière saison de reproduction, près de 13 000 n’ont pas survécu. La mortalité moyenne atteint 76 %, et grimpe jusqu’à 97 % dans certaines colonies. Pour une espèce qui ne met bas qu’une fois par an, sur les mêmes plages, c’est presque une génération entière qui s’est éteinte d’un coup. « Ces observations constituent la première détection du virus dans un territoire extérieur australien », résume Julie McInnes, biologiste de la faune sauvage et autrice principale des travaux.

Une île volcanique au bout du monde

Heard Island ne figure sur aucune carte touristique. Ce caillou volcanique coiffé de glace se dresse dans l’océan Austral, à 4 000 kilomètres au sud-ouest des côtes australiennes. Aucun humain n’y habite. Pour l’atteindre, les scientifiques ont embarqué sur le RSV Nuyina, le brise-glace de la flotte australienne, lors de deux expéditions, en octobre 2025 puis en janvier 2026.

Ce qu’ils ont découvert en débarquant tenait du cimetière à ciel ouvert. Des carcasses de phoques alignées sur le sable gris, au pied d’un volcan enneigé, là où aurait dû régner le vacarme d’une colonie en pleine saison des naissances. L’éléphant de mer du sud est le plus grand de tous les phoques : les mâles dépassent la tonne, les femelles se rassemblent par centaines pour mettre bas et allaiter leur unique petit pendant trois petites semaines. Cette année, beaucoup de ces nouveau-nés n’ont jamais atteint le sevrage.

Le virus parti d’une terre française

Comment un agent pathogène atteint-il un territoire aussi coupé du monde ? En suivant les oiseaux. Le virus, un H5N1 de la lignée 2.3.4.4b qui circule sur toute la planète depuis 2021, a laissé une trace lisible dans son code génétique. D’après les chercheurs, il a probablement débarqué vers le mois d’août 2025, transporté par des animaux sauvages venus des îles Crozet, un archipel français des Terres australes et antarctiques.

Ces îles françaises, comme leurs voisines de Kerguelen, avaient déjà été frappées lors de la vague précédente. Le virus avance d’ouest en est, d’île en île, et vient de franchir une nouvelle barrière océanique vers l’est de l’océan Indien. Sur Heard, les premières hécatombes ont été repérées au sud-est, le point d’entrée présumé de l’épidémie. De là, la contagion a essaimé vers le reste du littoral.

Les phoques, et pas seulement eux

Les éléphants de mer ont payé le plus lourd tribut, mais ils ne sont pas les seuls. Sur neuf espèces analysées au centre australien de préparation aux maladies animales du CSIRO, six sont revenues positives. Le manchot royal, le manchot papou, l’otarie de Kerguelen et un petit oiseau marin, le pétrel plongeur de Géorgie du Sud, figurent sur la liste. En janvier, les équipes ont dénombré plusieurs centaines de manchots royaux adultes morts à travers l’île, une proportion encore faible de la population mais nettement au-dessus de la normale.

Deux espèces que l’on ne trouve nulle part ailleurs, le cormoran de Heard et le chionis à face noire, semblaient pour l’instant épargnées. Les biologistes restent prudents : leurs relevés n’ont duré que quelques jours, et personne ne sait comment le virus a circulé depuis le départ du brise-glace.

Ce que les virologues redoutent vraiment

Le plus alarmant n’est pas le nombre de cadavres. C’est l’identité des victimes. Un virus de grippe aviaire qui tue par milliers des mammifères marins ne relève plus d’une simple affaire d’oiseaux. Depuis quatre ans, cette lignée de H5N1 a ravagé les élevages de volailles, les oiseaux sauvages, puis des mammifères de plus en plus nombreux, des otaries d’Amérique du Sud aux vaches laitières américaines.

En Argentine, sur la péninsule Valdés, le même film s’était déroulé fin 2023 : environ 70 % des bébés éléphants de mer y avaient succombé, et deux tiers des femelles reproductrices avaient disparu. Surtout, les épidémiologistes y avaient relevé des indices de transmission directe entre mammifères, le scénario que la communauté scientifique scrute avec le plus d’attention. Plus le virus se multiplie chez les mammifères, plus il accumule d’occasions de muter et de s’adapter à eux. Julie McInnes note que Heard reproduit le schéma d’autres îles subantarctiques comme la Géorgie du Sud, où des travaux publiés dans une revue du groupe Nature ont déjà constaté le même effondrement chez les éléphants de mer.

Des drones pour compter les morts

Mesurer une catastrophe sur une île battue par les vents, sans piétiner les colonies survivantes, tient du casse-tête. La réponse est venue du ciel. Au total, les équipes ont réalisé 120 vols de drones, parcouru plus de 1 600 kilomètres dans les airs et 300 kilomètres à pied le long d’un littoral hostile. « Les drones étaient indispensables pour quantifier précisément la mortalité chez les éléphants de mer en reproduction », souligne Jarrod Hodgson, coauteur de l’étude.

L’engin a aussi débusqué des carcasses de manchots dispersées au cœur de colonies si denses qu’aucun marcheur n’aurait pu s’en approcher sans provoquer un mouvement de panique. Les vols longue distance lancés depuis le Nuyina ont permis d’inspecter des falaises et des îlots inaccessibles, là où nichent les albatros à sourcils noirs et le cormoran endémique de l’île.

Pour l’heure, ces résultats restent un préprint déposé sur la plateforme bioRxiv, en attente de relecture par les pairs. Le Programme antarctique australien continue de surveiller l’île Macquarie et le Territoire antarctique australien, jusqu’ici indemnes. La vraie réponse tombera à la prochaine saison de reproduction. Privés de presque toute une classe d’âge, les éléphants de mer de Heard mettront des années à repeupler leurs plages, à condition que le virus leur en laisse le temps.