Ce printemps, pour la première fois, le chêne le plus célèbre d’Angleterre n’a pas sorti une seule feuille. À Sherwood, l’arbre qui abritait Robin des Bois dans la légende vient d’être déclaré mort. Et nous, ses admirateurs, avons une part dans sa disparition.

Un printemps sans une seule feuille

La nouvelle est tombée à la mi-juin. La RSPB, l’association qui gère la forêt de Sherwood dans le Nottinghamshire, a confirmé que le Major Oak ne reverdirait plus jamais. Le constat est brutal : pas une pousse, pas une feuille, rien. « C’est un crève-cœur pour tout le monde », a réagi Hollie Drake, responsable du site pour la RSPB.

Le géant traînait sa fatigue depuis longtemps. À partir de 2022, selon la BBC, chaque été un peu plus sec lui coûtait des feuilles. Les gardiens de la forêt avaient pourtant balayé les rumeurs à plusieurs reprises. En 2024 encore, ils assuraient que le vieux chêne tenait bon. Ce printemps, le silence de ses branches a parlé à leur place.

Mille ans à traverser l’Histoire

Pour saisir ce qui s’efface, il faut regarder ce que cet arbre a vu passer. Quand ses racines mordent le sol de Sherwood, Guillaume le Conquérant vient tout juste de débarquer en Angleterre. Le chêne pousse pendant que ses voisins finissent en charpente ou en planches : une partie des chênes de Sherwood a servi à couvrir la cathédrale Saint-Paul de Londres, à nourrir la révolution industrielle, à bâtir les navires de l’amiral Nelson. Lui est resté debout.

Les mesures donnent le vertige. Vingt-trois tonnes de bois. Un tronc de dix mètres de tour. Une couronne de vingt-huit mètres d’envergure, soit la largeur d’un court de tennis. Son âge oscille entre 800 et 1 200 ans selon les experts. Certains pensent même qu’il ne s’agit pas d’un seul arbre, mais de plusieurs jeunes troncs soudés au fil des siècles, ce qui expliquerait sa silhouette trapue et son énorme tronc creux.

Son nom, il le tient d’un certain Hayman Rooke, un major à la retraite passionné d’antiquités qui le décrivit dans un ouvrage de 1790. Avant lui, on l’appelait le « Cockpen Tree », en souvenir des combats de coqs organisés sous ses branches. Les Britanniques l’ont élu arbre préféré du pays en 2002, puis arbre de l’année en 2014. Quant à Robin des Bois, nul ne sait s’il a réellement existé, mais le hors-la-loi au capuchon vert reste, du dessin animé de Disney aux films hollywoodiens, l’un des héros les plus connus de ce côté-ci de la Manche aussi. Le Major Oak était son adresse.

Soigné à mort, ou presque

Vient le paradoxe que la RSPB ne cherche pas à cacher. Une partie des soins apportés au chêne a hâté sa fin. Dès 1908, on a fixé des chaînes à ses membres pour les empêcher de rompre. Dans les années 1970, un échafaudage sophistiqué a pris le relais pour soutenir les branches maîtresses, trop lourdes pour tenir seules.

Ce béquillage avait un prix caché. En maintenant les branches en l’air de force, la structure a incité l’arbre à pomper son eau vers ce feuillage perché, au lieu de la garder pour son tronc. On voulait l’empêcher de s’effondrer. On l’a poussé à s’épuiser.

Le piétinement de millions de curieux

L’autre responsable met plus mal à l’aise, car c’est nous. Depuis que le major Rooke a lancé la mode, des millions de visiteurs ont défilé pour admirer le chêne de Robin des Bois. Pendant des décennies, on s’approchait, on touchait l’écorce, on grimpait dans le tronc creux. En 1974, une clôture a fini par tenir la foule à distance. Sans doute trop tard.

À force d’être foulée, la terre autour du tronc s’est tassée jusqu’à devenir, par endroits, dure comme du béton, rapporte ITV News. L’eau de pluie ne s’infiltrait plus. Les racines ne captaient plus assez de nutriments. Ajoutez les canicules à répétition des dernières années, et l’équation devient impitoyable : un organisme déjà à bout, asséché, sous un climat qui se réchauffe.

Après le Sycamore Gap, un autre géant

Le pays a déjà pleuré un arbre tout récemment. En 2023, le Sycamore Gap, érable solitaire niché dans une brèche du mur d’Hadrien et vedette de cinéma, était scié en pleine nuit par deux vandales. L’émotion avait dépassé les frontières. La mort du Major Oak rouvre la même blessure, en version lente.

Dame Judi Dench, marraine du Woodland Trust, a tenu à saluer sa mémoire. « Le Major Oak a inspiré d’innombrables récits, poèmes, tableaux et générations depuis plus de mille ans », a confié l’actrice. « Des arbres anciens comme lui ont mis de l’air dans nos poumons et de la sérénité dans nos cœurs pendant des siècles. » Elle raconte avoir planté chez elle un jeune chêne venu de Sherwood, juste à côté d’une bouture du Sycamore Gap. Et elle réclame que chacun écrive à son élu pour obtenir une vraie protection légale des arbres remarquables.

Debout, même mort

Une consolation, tout de même : le Major Oak ne sera pas abattu. Il restera planté à sa place, changé en monument naturel. Un arbre mort fourmille encore de vie. Insectes, champignons, oiseaux et chauves-souris y trouveront refuge pendant des décennies. « En plus de son héritage culturel, il continuera d’offrir un habitat précieux à la faune », insiste Hollie Drake.

Sa descendance, elle, court déjà la planète. Des glands et des boutures ont été prélevés de longue date. En 2003, dans le comté du Dorset, 260 plants nés de ses glands ont été mis en terre. D’autres rejetons poussent aujourd’hui sur plusieurs continents. Le vieux chêne s’éteint, ses enfants prennent racine.

La disparition du géant de Sherwood relance un débat resté sans réponse outre-Manche. Le Woodland Trust réclame depuis des mois un statut juridique pour les arbres patrimoniaux britanniques, aujourd’hui moins bien protégés, juge l’association, qu’un simple bâtiment classé. Le dossier vient de gagner un argument vieux de mille ans.