Le 16 juin 1944, dans un pré près de Lyon, Marc Bloch tient la main d’un garçon de 16 ans qui tremble devant les fusils allemands. « Non, petit, ça ne fait pas mal. » La rafale les fauche tous les deux. Quatre-vingt-deux ans plus tard, presque jour pour jour, l’historien entre au Panthéon.

Mardi 23 juin, à 21 heures, Emmanuel Macron préside cet hommage solennel rue Soufflot, à Paris. Pour la première fois, le temple républicain accueille un historien sous sa coupole. Et Marc Bloch n’y entre pas seul. Son épouse, Simonne Vidal, l’accompagne, elle qui a partagé sa vie, élevé leurs six enfants et soutenu une partie de son œuvre.

Sous la torture, il n’a pas parlé

Le 8 mars 1944, la Gestapo l’arrête à Lyon. On le conduit à la prison de Montluc, entre les mains des hommes de Klaus Barbie, le « boucher de Lyon ». Pendant trois mois, on l’interroge, on le frappe. Bloch ne livre rien : ni réseau, ni planque, ni nom de camarade. Entre deux séances, racontera plus tard son ami Lucien Febvre, il faisait encore la classe à ses codétenus, leur déroulant l’histoire de France au fond d’une cellule.

Le 16 juin, dix jours après le Débarquement de Normandie, les Allemands extraient une trentaine de prisonniers de Montluc. Direction un champ, au lieu-dit Les Roussilles, à Saint-Didier-de-Formans. On les fusille par groupes de quatre, dans le dos. Bloch a 57 ans. Il tombe en criant « Vive la France ». Sa mort s’inscrit dans une vague de représailles : entre mai et juin 1944, l’occupant assassine près de 700 détenus dans la région lyonnaise.

L’homme qui a réinventé l’histoire

Avant la guerre, ce fils d’une famille juive alsacienne était déjà une référence mondiale. En 1929, avec Lucien Febvre, il lance une revue au titre sévère, les Annales d’histoire économique et sociale. Derrière ce nom se cache une rupture. Jusque-là, l’histoire se résumait aux rois, aux traités et aux batailles. Bloch veut comprendre autre chose : comment vivaient les paysans, comment on labourait un champ au Moyen Âge, pourquoi des foules entières croyaient que le roi guérissait les écrouelles d’un simple toucher.

Cette façon de fouiller le passé, baptisée plus tard « école des Annales », a gagné le monde entier. On l’enseigne de Tokyo à São Paulo. Son grand œuvre, La Société féodale, paru en 1939, reste une porte d’entrée pour qui veut saisir le Moyen Âge européen. Le ministère de la Culture, qui a décrété 2026 « année Marc Bloch », résume l’affaire d’une formule : il a « renouvelé en profondeur » la manière d’écrire l’histoire. Peu de chercheurs français ont laissé une telle descendance.

Deux guerres, une débâcle, un livre

Mobilisé en 1914, blessé puis décoré, Bloch reprend l’uniforme en 1939, à 53 ans. Trop vieux pour le front, volontaire quand même. L’effondrement de la France en 1940 le laisse abasourdi. Réfugié dans le sud, il écrit d’un trait L’Étrange Défaite, un réquisitoire contre les généraux et les dirigeants qui ont, selon lui, abandonné le pays. Le texte ne paraîtra qu’en 1946, deux ans après sa mort. On le lit toujours dans les prépas et les facs.

Chassé de l’université par les lois antijuives de Vichy, interdit d’enseigner à cause de ses origines, il bascule dans la clandestinité en 1943. Sous un faux nom, l’historien des temps longs devient agent de liaison du mouvement Franc-Tireur à Lyon : il planque des documents, transporte des messages, coordonne des hommes. Le savant de cabinet a troqué ses archives contre une fausse carte d’identité.

Simonne Vidal n’est pas une simple comparse. Épousée au lendemain de la Grande Guerre, mère de leurs six enfants, elle a partagé les exils forcés du couple et la clandestinité des dernières années. En la faisant entrer avec lui, la République choisit d’honorer une famille entière, pas seulement un grand homme isolé.

La condition posée par sa famille

L’hommage national n’a pourtant rien d’un long fleuve tranquille. Avant de l’accepter, les descendants de Marc Bloch ont écrit à l’Élysée, rapporte France Bleu, pour poser leurs conditions. La première : une cérémonie « purement civile ». La seconde, plus tranchante, vise la politique. La famille a demandé que l’extrême droite soit tenue à l’écart « dans toutes ses formes » et mis en garde contre toute récupération de la mémoire de l’historien.

Leur raisonnement tient en une idée. L’œuvre de Bloch, écrivent-ils, est « profondément anti-nationaliste », « construite contre le roman national » et contre l’idée d’une histoire de France enfermée dans ses frontières. Faire entrer sous la coupole un homme qui se méfiait des mythes patriotiques, sans le changer en symbole commode, tient de l’exercice d’équilibriste. L’organisation dit avoir entendu le message : la soirée se veut sobre, centrée sur le chercheur et le résistant.

Le geste s’inscrit dans une série. Joséphine Baker en 2021, le couple Manouchian en 2024 : depuis quelques années, la République ouvre régulièrement son temple laïque, et ces cérémonies nocturnes touchent un large public, note la Fondation Jean-Jaurès dans une étude parue avant l’entrée de Bloch. L’intéressé rejoint malgré tout un club fermé, celui des quelque quatre-vingts personnalités honorées depuis la Révolution.

Mardi soir, ce ne sont pas les cercueils du couple qui descendront dans la crypte. Marc et Simonne Bloch resteront inhumés au Bourg-d’Hem, en Creuse. Sous la coupole, c’est un cénotaphe, un tombeau vide et symbolique, qui portera désormais leurs deux noms. À 21 heures, la façade s’illuminera, et un homme fusillé dans un pré rejoindra Voltaire, Victor Hugo et Jean Moulin. Quatre-vingt-deux ans après, sa phrase la plus connue prendra un relief particulier : « L’incompréhension du présent naît fatalement de l’ignorance du passé. »