Pendant huit ans, les Marocains ont vécu à l’heure d’été toute l’année. Le résultat tenait dans une image, devenue le symbole de la grogne: des enfants qui rejoignaient l’école avant le lever du soleil. Jeudi 25 juin, le chef du gouvernement Aziz Akhannouch a annoncé la fin de l’expérience.
À partir de la fin de l’été, autour du 20 septembre, le Royaume repassera à l’heure de Greenwich (GMT) et n’en bougera plus. Fini le GMT+1 permanent instauré en 2018. Akhannouch a justifié cette marche arrière par les « revendications citoyennes » et par des réunions de la majorité, en reconnaissant que l’heure supplémentaire avait « posé des difficultés à de nombreux citoyens », rapporte Le360. Une formule polie pour solder un dossier qui empoisonnait le pays depuis presque une décennie.
Huit ans de matins dans le noir
En octobre 2018, Rabat avait fait un pari: conserver l’heure d’été l’hiver comme l’été, soit soixante minutes d’avance permanente sur le soleil. L’objectif affiché tenait en deux mots, énergie et business. Décaler les horloges devait réduire la consommation électrique en soirée et aligner le pays sur l’Europe, son premier partenaire commercial. Sur le papier, cette « souveraineté temporelle » avait sa logique.
Dans la vie réelle, l’hiver est devenu pénible. À Casablanca ou à Fès, en décembre, le jour se levait vers 8h30, parfois plus tard, et les écoliers gagnaient leur salle de classe dans l’obscurité. Un rapport d’associations de consommateurs, relayé par le site H24Info, a mis des chiffres sur le malaise: plus de neuf enseignants sur dix disaient observer fatigue et instabilité émotionnelle chez leurs élèves, et deux tiers jugeaient que la première heure de cours servait surtout à combattre la somnolence. Plus de six élèves sur dix ne se sentaient pas en sécurité sur le trajet du matin.
Le dispositif ajoutait une dose d’absurde. Chaque Ramadan, le Maroc revenait au GMT le temps du mois de jeûne, puis réavançait ses pendules juste après. Les habitants changeaient donc bel et bien d’heure deux fois par an, exactement le rituel que la réforme de 2018 prétendait abolir. Téléphones et logiciels s’y emmêlaient régulièrement, au point que certains rendez-vous se jouaient à une heure près. Année après année, pétitions en ligne et mots-clics rageurs réclamaient le retour au GMT, jusqu’à ce que le gouvernement cède.
Quatre-vingt-quatre pour cent d’Européens, et puis plus rien
Ce revirement marocain résonne curieusement à Bruxelles, car l’Union n’a jamais réussi à trancher la même question. En 2018, la Commission européenne avait lancé une consultation géante sur la fin du changement d’heure saisonnier. La réponse fut massive: 4,6 millions de participations, un record absolu, dont 84 % en faveur de l’arrêt des deux bascules annuelles.
En mars 2019, le Parlement européen votait la suppression du rituel, avec une échéance fixée à 2021. Puis le texte s’est enlisé au Conseil, là où siègent les États membres. La dernière vraie discussion remonte à décembre 2019. Depuis, le dossier dort. Les capitales ne s’accordent pas sur l’heure à garder, chacune redoutant de se retrouver sur un fuseau différent de son voisin, ce qui transformerait la carte du continent en patchwork horaire. Les ministres ont réclamé une étude d’impact qui n’est jamais venue. En juin 2025, une eurodéputée finlandaise a tenté de réveiller le sujet; la Commission a promis une nouvelle étude, sans calendrier. Sept ans après le vote, on continue de changer d’heure.
La France réclame ce que Rabat rejette
Le cas français rend l’histoire piquante. Début 2019, l’Assemblée nationale avait ouvert sa propre consultation en ligne. Le score reste vertigineux: 2 103 999 participants, du jamais-vu pour ce type d’exercice. 83,7 % voulaient en finir avec le changement d’heure. Surtout, 59 % demandaient de rester à l’heure d’été toute l’année.
Traduction: une majorité de Français réclame précisément ce que les Marocains viennent d’abandonner après l’avoir testé. L’heure d’été permanente, ce sont les longues soirées de juin, mais aussi les matins noirs de décembre. À Paris, en plein hiver, le soleil ne se lèverait plus avant 9h30. Paris ne peut pas non plus avancer seul: un pays qui déplacerait son fuseau dans son coin désorganiserait trains, vols et marchés à l’échelle du continent. Rabat, lui, a mené l’essai grandeur nature, et la sortie de route refroidit sérieusement l’enthousiasme.
Les horloges biologiques ont leur mot à dire
Sur ce terrain, les spécialistes du sommeil ne votent pas comme les sondés. Une majorité de chronobiologistes plaident pour l’heure d’hiver permanente, la plus proche de l’heure solaire. Leur raisonnement: la lumière du matin recale notre horloge interne, celle qui gouverne l’humeur, l’attention et l’endormissement. Repousser durablement le réveil dans la nuit, c’est s’exposer à un déficit de sommeil chronique et à son cortège d’effets, du moral en baisse aux accidents. Plusieurs études associent même la bascule de printemps à une hausse passagère des infarctus dans les jours qui suivent. L’argument des économies d’énergie, celui que Rabat brandissait en 2018, a lui aussi du plomb dans l’aile: plusieurs travaux récents chiffrent le gain réel à une fraction de pour cent de la facture, quand ils en trouvent un.
D’autres pays ont déjà choisi, sans attendre l’Europe. La Russie a supprimé son changement d’heure en 2011, la Turquie en 2016, l’une et l’autre en figeant définitivement leurs aiguilles. Aux États-Unis, le Congrès discute depuis des années d’un « Sunshine Protection Act » censé verrouiller l’heure d’été, sans jamais conclure. Le Maroc, lui, vient de trancher dans l’autre sens: le soleil plutôt que la montre.
Reste le calendrier. Le retour marocain au GMT doit intervenir autour du 20 septembre, juste avant que l’Europe, fidèle à elle-même, ne recule ses propres horloges dans la nuit du 25 au 26 octobre. Cette année encore, les Français dormiront une heure de plus, puis se plaindront du jour qui tombe à 17 heures. La promesse d’en finir, elle, attend toujours une étude bruxelloise sans date.