Vingt-deux heures dans un fauteuil, sans jamais toucher terre. Voilà ce que Qantas demandera à ses passagers à partir d’octobre 2027, sur la liaison commerciale la plus longue jamais programmée : Sydney-Londres, près de 17 000 kilomètres d’une seule traite.
La compagnie australienne a confirmé le 18 juin que Londres-Heathrow serait la première destination de son « Project Sunrise », le vol direct le plus ambitieux de l’histoire de l’aviation civile. Dans la foulée, elle a dévoilé l’intérieur de l’avion qui rendra l’exploit possible. Et le vrai défi n’est pas technique. Il est humain.
Un Airbus taillé pour ne jamais se poser
L’appareil s’appelle l’Airbus A350-1000ULR, pour « Ultra Long Range ». Qantas en a commandé douze, conçus sur mesure pour avaler des distances qu’aucun avion de ligne ne couvre aujourd’hui d’une traite. Le secret tient dans un réservoir central supplémentaire de 20 000 litres logé à l’arrière, qui ajoute environ 1 000 milles nautiques d’autonomie et permet de dépasser les 16 000 kilomètres sans escale.
Le premier exemplaire, baptisé Vega, doit être livré en avril 2027. La mise en service commerciale est fixée à octobre de la même année, avec un vol quotidien entre l’Australie et la capitale britannique. Les billets, eux, partiront à la vente dès février 2027. Reuters et CNN, qui ont relayé l’annonce, soulignent que la liaison pourrait aussi viser New York au départ de Melbourne dans un second temps.
Dix ans de recherche pour un seul but
Construire un avion capable de tenir 22 heures en l’air, Airbus sait le faire. Garder un être humain en forme pendant ce temps, c’est une autre affaire. Qantas affirme avoir travaillé une décennie sur cette question, en partenariat avec les chercheurs du Charles Perkins Centre de l’université de Sydney, un institut spécialisé dans le métabolisme et le sommeil.
Leur obsession : que le voyageur descende de l’avion frais, pas laminé. La cabine embarque pour cela douze ambiances lumineuses programmées, baptisées « Sunrise », « Sunset » ou encore « Awake », calées sur l’horloge biologique pour aider le corps à basculer vers le fuseau d’arrivée et limiter le décalage horaire. Les couleurs s’inspirent des paysages australiens. Selon Qantas, ces séquences ont demandé plus de 150 heures d’essais dans un centre d’Airbus à Hambourg, sur une maquette grandeur nature.
Même logique pour les repas. En classe affaires, les passagers pourront choisir de manger dans des créneaux « scientifiquement optimisés », pensés pour recaler l’appétit sur l’heure de Londres plutôt que sur celle de Sydney. « Nous avons conçu l’expérience autour de ce dont le corps a besoin sur un vol long, pour que les clients arrivent au mieux de leur forme », a résumé Vanessa Hudson, la directrice générale de la compagnie.
Une zone pour se dégourdir en plein ciel
La trouvaille la plus visible se situe entre la classe Premium et la classe Économique. Qantas y a installé une « Wellbeing Zone », un espace dédié au mouvement, une première revendiquée par la compagnie à l’échelle mondiale. On y trouve des poignées intégrées pour s’étirer, une station d’hydratation et un programme d’exercices guidés diffusé sur écran.
L’idée répond à un vrai risque médical. Rester assis sans bouger pendant des heures favorise la formation de caillots dans les jambes, la fameuse phlébite du voyageur. Sur un trajet de presque une journée, la question n’a rien d’anecdotique. Inviter les passagers à se lever et à activer leur circulation devient une mesure de sécurité autant qu’un argument commercial.
Quatre classes, 238 sièges seulement
Pour offrir de l’espace, Qantas a fait un choix radical : ne caser que 238 sièges à bord, la densité la plus faible de tous les A350-1000 en service dans le monde. Plus de quatre sièges sur dix relèvent des cabines haut de gamme.
À l’avant, six suites de première classe entièrement fermées, chacune dotée d’un lit plat de deux mètres en mousse à mémoire de forme et d’un fauteuil inclinable séparé. Viennent ensuite 52 suites affaires équipées, pour la première fois chez Qantas, d’une porte coulissante garantissant l’intimité. La cabine Premium aligne 40 places à l’espacement le plus généreux jamais proposé par la compagnie. Restent 140 sièges en Économique, habillés d’une laine tissée censée mieux respirer, dont une section « Economy Plus » placée à l’avant avec davantage de place pour les jambes.
Le record de Singapour bientôt effacé
Si Project Sunrise tient ses promesses, il détrônera le vol commercial le plus long actuellement en service. Ce titre appartient à Singapore Airlines et à sa liaison Singapour-New York, qui couvre 15 349 kilomètres en un peu moins de 19 heures. Sydney-Londres ajouterait près de 1 700 kilomètres et trois heures de vol à ce plafond.
L’aboutissement aura pris du temps. Qantas a dévoilé Project Sunrise dès 2019, avant de tout suspendre l’année suivante, quand la pandémie a cloué sa flotte au sol et failli emporter la compagnie. Le projet n’est revenu sur les rails qu’en 2022, avec la commande ferme des A350. Depuis, l’échéance a glissé plusieurs fois, de 2025 à 2026 puis à 2027, le temps de certifier un appareil capable de voler aussi loin en toute sécurité.
Le nom du projet n’a rien d’un hasard marketing. Pendant la Seconde Guerre mondiale, Qantas exploitait déjà une liaison surnommée « Double Sunrise » entre l’Australie et Ceylan, l’actuel Sri Lanka. Les hydravions mettaient si longtemps à traverser l’océan Indien que l’équipage et les passagers voyaient deux levers de soleil avant de se poser. Quatre-vingts ans plus tard, la compagnie remet ce mot à l’honneur, cette fois sans escale et avec air conditionné.
Reste l’inconnue du prix, que Qantas n’a pas encore communiqué, et celle de l’appétit des voyageurs pour une journée entière de vol. La compagnie assure que les essais en cabine se poursuivent. La réponse du public, elle, tombera en février 2027, quand le premier billet pour le plus long vol du monde sera mis en vente.