Quarante secondes. C’est le temps qui a séparé les deux secousses qui ont mis le Venezuela à genoux mercredi soir. Une première de magnitude 7,2, puis une seconde, plus violente encore, à 7,5. Quand le sol s’est enfin immobilisé, des quartiers entiers de la côte nord n’étaient plus qu’un amas de béton et de poussière.
Une double secousse d’une rare brutalité
Le scénario, les sismologues le redoutent entre tous. À 22 h 04 en temps universel, une première secousse de magnitude 7,2 frappe au nord-ouest de Caracas, près de la ville de San Felipe. Trente-neuf secondes plus tard, une seconde, encore plus puissante, atteint 7,5 non loin de la localité de Yumare. D’après l’institut géologique américain, l’USGS, qui fait référence dans ce domaine, il s’agit du plus violent séisme jamais enregistré au Venezuela, et du plus fort depuis plus de cent vingt-cinq ans.
Ce double choc explique en partie l’ampleur du désastre. La première secousse a fissuré et fragilisé les bâtiments. La seconde, survenue avant que quiconque ait eu le temps de fuir, les a achevés. Des dizaines d’immeubles se sont effondrés à Caracas, dont le siège d’une banque, mais aussi dans le port de La Guaira et tout le long du littoral.
Un bilan qui s’alourdit d’heure en heure
Les chiffres communiqués par les autorités vénézuéliennes ne cessent de monter. Au moins 188 personnes ont péri, plus de 1 500 ont été blessées, et 157 manquaient encore à l’appel jeudi. Plus de 200 habitants resteraient piégés sous les décombres d’environ 250 bâtiments effondrés ou endommagés. Près de 3 000 familles se retrouvent sans toit, beaucoup ayant tout perdu en l’espace d’une minute. Dans les hôpitaux de la capitale, débordés, les blessés affluent plus vite que les équipes ne parviennent à les soigner, et les appels aux dons de sang se multiplient.
Ce bilan reste provisoire, et il pourrait s’aggraver lourdement. L’USGS, qui modélise l’impact probable de chaque séisme à partir de la population et du bâti touchés, estime à 44 % la probabilité que le nombre de morts finisse par se situer entre 10 000 et 100 000. Une projection statistique, pas un décompte, mais qui donne la mesure de ce que les secours redoutent dans les jours à venir.
Un sol qui glisse, des murs qui cèdent
Pourquoi une telle violence ? Le nord du Venezuela se situe à la frontière entre deux plaques tectoniques, la plaque caraïbe et la plaque sud-américaine. Elles glissent l’une contre l’autre le long d’un immense réseau de failles, le système Boconó-Morón-El Pilar, qui court sur près de 1 300 kilomètres. Ici, les blocs rocheux ne s’enfoncent pas l’un sous l’autre : ils coulissent à l’horizontale, à une vitesse d’environ deux centimètres par an.
Ce type de faille, dite en décrochement, libère son énergie sur les côtés plutôt que vers le haut. Une secousse particulièrement traître pour des bâtiments pensés pour porter du poids, pas pour encaisser des coups latéraux. Le cabinet d’ingénierie parasismique Miyamoto, qui ausculte ce genre de catastrophes, pointe un autre facteur aggravant : la faible profondeur du foyer, à une dizaine de kilomètres sous la surface. Plus un séisme est superficiel, plus il cogne fort là où vivent les gens.
Surtout, le Venezuela n’est ni le Chili ni le Japon. Faute de grandes secousses depuis plus d’un siècle, la population n’a guère l’habitude des exercices d’évacuation, et les réflexes qui sauvent des vies ailleurs ont souvent fait défaut. Les normes de construction parasismique, quand elles existent, ont rarement été appliquées avec rigueur.
La pire date pour un séisme
Le calendrier a joué contre le pays. Mercredi 24 juin, le Venezuela célébrait l’anniversaire de la bataille de Carabobo, jour férié qui commémore l’indépendance arrachée en 1821. Beaucoup d’habitants se trouvaient chez eux, en famille, quand les murs ont commencé à trembler. Dans la rue ou au travail, les pertes auraient sans doute été moindres.
S’ajoute un contexte qui fragilise tout. Après des années de crise économique, une partie du parc immobilier vénézuélien est mal entretenue, et les services d’urgence manquent cruellement de moyens. L’exode de millions de Vénézuéliens, qui a privé le pays d’une partie de ses médecins et de ses ingénieurs, complique encore la réponse, au plus mauvais moment. Un pays mieux préparé aurait peut-être limité la casse. Le Venezuela, lui, n’avait pas connu de séisme de cette ampleur depuis plus d’un siècle, et rien n’avait été dimensionné pour l’affronter.
Les secours courent contre la montre
Depuis mercredi soir, la terre n’a pas fini de bouger. Une vingtaine de répliques ont déjà été recensées, menaçant à chaque fois les structures déjà fragilisées. L’aéroport international et les écoles ont fermé leurs portes. La vice-présidente Delcy Rodríguez coordonne des opérations de sauvetage concentrées sur les centaines de personnes encore prisonnières des gravats, là où chaque heure qui passe réduit les chances d’en sortir vivant.
L’aide afflue aussi de l’étranger, y compris des États-Unis, dont les relations avec Caracas sont glaciales depuis des années. Le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé l’envoi d’équipes de recherche et de sauvetage. Dans l’urgence, les hostilités diplomatiques passent au second plan. Des renforts en chiens renifleurs, en matériel de levage et en personnel médical sont attendus pour épauler des secouristes locaux vite débordés.
En attendant, des milliers de familles passent la nuit dehors, par peur de voir s’écrouler le peu qui tient encore. Les prochaines heures seront décisives : tant que des survivants peuvent être extraits, les équipes creusent sans relâche, guettant un appel, un mouvement sous le béton. Et tant que les répliques se poursuivent, personne, au Venezuela, ne peut considérer que le pire est derrière lui.