Trente degrés de moyenne sur tout le pays, au même moment. Mercredi 24 juin, la France a vécu sa journée la plus chaude jamais mesurée, à peine trois jours après le début officiel de l’été. Météo-France ne contourne plus la comparaison qui dérange, celle de 2003.

Près de 500 records battus en deux jours

La vague s’est installée le 17 juin et n’a plus reculé. Le 22, l’institut météo a recensé près de 500 records mensuels ou absolus de température, concentrés sur la moitié ouest du pays, celle qui d’ordinaire respire l’air de l’Atlantique. Deux jours plus tard, le thermomètre de Saumur, dans le Maine-et-Loire, affichait 44,1 degrés. La moyenne nationale calculée sur des centaines de stations a grimpé à 30 degrés pour la seule journée du 24, un sommet que les archives n’avaient jamais enregistré.

Le calendrier intrigue autant que les chiffres. Voir une telle intensité dès juin, avant le pic habituel de juillet et août, repousse la définition de ce qu’un été français peut infliger. Le Monde rappelle que ces sauts brutaux de température collent au réchauffement, qui raccourcit le printemps et précipite la bascule vers la chaleur lourde. La cause immédiate porte un nom, le dôme de chaleur, une masse d’air brûlant piégée en altitude qui cuit le sol pendant des jours sans laisser entrer la moindre perturbation.

Les jeunes parmi les premières victimes

On associe la canicule aux personnes âgées, isolées derrière leurs volets clos. Cette fois, le portrait des victimes déstabilise. Depuis le début de l’épisode, une quarantaine de personnes se sont noyées en cherchant à se rafraîchir, des jeunes pour la plupart, selon le bilan évoqué par le gouvernement lors de la réunion interministérielle de crise du 23 juin. Rivières, lacs, plans d’eau, l’eau fraîche attire et piège des nageurs qui sous-estiment le choc thermique.

Le passage en vigilance rouge déplace d’ailleurs la cible du message sanitaire. À ce niveau, Santé publique France rappelle que toute la population est exposée, pas seulement les plus fragiles. Sportifs amateurs, ouvriers du bâtiment, livreurs, agriculteurs, touristes, tous encaissent une chaleur qui ne pardonne pas l’effort. Fin mai déjà, plusieurs décès survenus lors de compétitions sportives amateurs avaient poussé les autorités à durcir leurs consignes. Dans le Nord, un enfant de trois ans a été retrouvé mort dans une voiture, illustration tragique d’un danger qui ne connaît pas d’âge.

Les nuits ne redescendent plus

Le vrai piège se referme la nuit. Quand le mercure refuse de passer sous les 20 degrés après le coucher du soleil, on parle de nuit tropicale. Le corps, privé de la fraîcheur nocturne qui lui sert à récupérer, accumule la fatigue et la déshydratation jour après jour. C’est ce mécanisme, plus que les pointes de l’après-midi, qui finit par emporter les organismes déjà affaiblis.

Or ces nuits sans répit se multiplient. Du Portugal au sud-ouest de la France, des régions entières enchaînent les minima au-dessus de 20 degrés. Plus la séquence dure, plus le risque grimpe, prévient Santé publique France, qui suit l’épisode jour par jour dans ses bulletins. Une canicule courte se traverse, une canicule qui s’étire use et tue.

Écoles, hôpitaux et chantiers sous tension

Au-delà des thermomètres, c’est tout le quotidien qui se grippe. Lors de la réunion de crise du 23 juin, le gouvernement a fait de la préservation des capacités hospitalières sa priorité, alors que l’activité des urgences et de la protection civile dépasse déjà celle de l’an dernier. Les consignes habituelles ressortent, décaler les efforts physiques, fermer ou aménager certaines écoles, reporter les chantiers exposés en plein soleil. Trois scénarios, à court, moyen et long terme, ont été demandés aux ministères, faute de savoir combien de temps le dôme va s’attarder.

Toute l’Europe sous le même dôme

La France n’est qu’une pièce du tableau. Le dôme s’est posé sur l’ouest du continent et fait tomber les records en série. En Espagne, le service météo AEMET a relevé 45,1 degrés à Andújar le 22 juin, et les autorités sanitaires y dénombrent déjà plus d’une centaine de morts liés à la chaleur depuis le début de l’épisode. Le Portugal a connu des nuits tropicales quasi généralisées, du Royaume-Uni à l’Allemagne les thermomètres ont battu des sommets printaniers, et l’Irlande a pulvérisé son record de température pour la saison.

Les agences des Nations unies ont relevé d’un cran leurs avertissements sanitaires à mesure que la vague s’étendait. Pour les climatologues cités par la BBC, cette précocité, des chaleurs dignes de plein été en plein mois de juin, ressemble de plus en plus à la nouvelle norme plutôt qu’à l’accident isolé.

Pourquoi le spectre de 2003 plane

Si Météo-France ose la comparaison avec 2003, c’est que l’enjeu se compte en vies. L’été 2003 avait causé plus de 14 000 morts en France, un traumatisme qui a façonné tout le dispositif d’alerte actuel, des bulletins de vigilance aux registres de personnes isolées tenus en mairie. L’institut juge la sévérité de l’épisode en cours au moins équivalente à celle d’il y a vingt-trois ans.

Reste que le bilan humain précis n’est pas encore connu. Santé publique France ne publie ses estimations de surmortalité qu’environ deux semaines après la fin de l’alerte, le temps de consolider les données. Tout chiffre avancé pendant la vague relève de l’estimation partielle. Dans les Hauts-de-France, en rouge depuis le 24 juin, un premier comptage provisoire faisait état de quatre décès directement attribués à la chaleur.

Un répit se dessine malgré tout. Météo-France attend une baisse des températures par l’ouest dès ce week-end, à mesure que l’air atlantique reprend la main, tandis que le dôme glissera vers l’est de l’Europe. Les bilans de surmortalité, eux, ne tomberont qu’à la mi-juillet, une fois l’alerte levée et les données consolidées.