Un visiteur a posé sa serviette du mauvais côté, et la dispute a éclaté. À Trieste, dans le nord-est de l’Italie, une plage publique applique depuis plus d’un siècle une règle que le reste de l’Europe a rangée au placard : les hommes d’un côté du mur, les femmes de l’autre. L’algarade de cette semaine a réveillé un débat qui ressurgit à chaque été.

Un mur de trois mètres planté dans le sable

L’endroit porte un nom officiel, Bagno Marino La Lanterna, mais tout le monde l’appelle le Pedocin. Un mur de béton d’environ trois mètres de haut coupe la plage en deux et s’avance jusque dans l’eau peu profonde. D’un côté, les hommes. De l’autre, les femmes et les enfants. Une fois passé le bout de la cloison, dans la mer plus profonde, chacun nage où il veut et les deux mondes se rejoignent.

Le surnom vient du dialecte triestin et prête à sourire : selon les versions, il évoque la foule serrée comme des poux les jours d’affluence, ou les soldats austro-hongrois qui venaient se laver là au XIXe siècle. Peu importe l’étymologie, le résultat est unique. Le Pedocin passe pour la dernière plage d’Europe où une barrière physique sépare en permanence les sexes.

Une habitude née sous l’Empire austro-hongrois

La cloison n’a rien d’une lubie récente. Elle remonte à 1903, quand Trieste appartenait encore à l’Empire austro-hongrois et que la pudeur féminine dictait l’organisation des bains. À l’époque, séparer les baigneurs n’avait rien d’exotique : la pratique se retrouvait dans une bonne partie des stations balnéaires européennes. Partout ailleurs, elle a fini par disparaître avec les maillots qui rétrécissent et les mœurs qui se desserrent.

Trieste, elle, n’a jamais cédé. Le mur a traversé deux guerres mondiales, le démembrement de l’empire, le rattachement de la ville à l’Italie, puis les années troubles où Trieste fut un territoire disputé entre blocs. Ville-frontière façonnée par les empires et les langues qui se sont succédé, elle a gardé sa plage coupée en deux comme un emblème de son caractère à part. Ce qui ailleurs aurait paru d’un autre âge est devenu ici une signature.

Au fil des décennies, l’idée de supprimer la séparation a refait surface plusieurs fois, portée par des élus ou des associations. À chaque tentative, l’attachement des habitués a eu le dernier mot, et la cloison est restée debout. Le Pedocin a rejoint la courte liste des endroits dont une ville décide, sans vraiment l’écrire nulle part, qu’ils ne se négocient pas.

Pourquoi les Triestines y tiennent

Le plus surprenant, vu de l’extérieur, c’est que la défense du mur vient souvent des femmes. Beaucoup d’habituées décrivent leur côté comme un refuge plus que comme une contrainte. On y bronze seins nus sans se sentir scrutée, on surveille les enfants, on bavarde entre voisines installées aux mêmes places depuis des décennies. Selon le média britannique GB News, plusieurs habituées assument ce choix comme une simple question de tranquillité. Côté hommes, une communauté de fidèles a ses propres rituels.

Un détail change tout : rien n’est imposé. Familles, couples et groupes choisissent leur côté, et personne ne contrôle l’identité de qui que ce soit à l’entrée. « C’est notre tradition. Les gens de l’extérieur ne comprennent pas toujours, mais personne n’est forcé de venir », a résumé au média local InTrieste une femme qui fréquente la plage depuis l’enfance. La séparation se vit comme un choix collectif, pas comme une assignation.

Le paradoxe n’échappe à personne. À une époque qui efface les frontières entre les sexes, ce sont souvent des femmes qui défendent celle-ci. Plusieurs y voient une tranquillité devenue rare, un espace où l’on ne doit de comptes à personne. Pour les familles, le côté féminin tient lieu de cour commune où les générations se croisent, des grand-mères aux petites-filles, dans une atmosphère que les habituées rapprochent volontiers de celle d’un village.

Relique sexiste ou patrimoine local ?

Tout le monde ne partage pas cet attachement. Pour les détracteurs, le Pedocin trie les corps selon le sexe comme on le faisait il y a cent ans, et l’argument du confort ne suffit pas à justifier qu’un équipement public, géré par la municipalité, entretienne une telle frontière en 2026. L’incident de cette semaine, rapporté par plusieurs titres dont l’australien The Nightly, un baigneur entré du côté interdit avant que le personnel n’intervienne, a relancé la même question qui revient comme une vague : tradition chérie ou vestige à effacer ?

Le débat n’a rien de purement italien. Des plages réservées à un sexe existent encore ailleurs dans le monde, des bords de mer séparés pour motifs religieux en Israël aux espaces dédiés aux femmes dans plusieurs pays musulmans. La singularité du Pedocin tient à son décor européen et laïc, et à sa longévité : un siècle de fidélité à une règle que le continent a partout abandonnée.

En Italie même, la plage agace autant qu’elle fascine. Chaque polémique replace les deux camps face à face, et chaque été ramène son lot de curieux venus vérifier de leurs yeux que le mur existe vraiment. Le Pedocin reste l’un des bains les plus fréquentés de la ville quand la chaleur tombe sur l’Adriatique, signe que la controverse ne décourage pas grand monde.

Pour l’instant, le mur reste debout, et l’affection des riverains avec lui. Un après-midi d’été, les enfants pataugent au bord de l’eau, les retraités se saluent par-dessus les parasols, les familles retrouvent leur carré de sable, d’un côté comme de l’autre. La prochaine querelle attendra sans doute la prochaine canicule, quand un nouveau venu, serviette sous le bras, découvrira qu’il y a un bon et un mauvais côté.