Vendredi, à la Maison du don du Mans, un homme a tendu le bras pour la 244e fois de sa vie. Soufyane Guesmia, 37 ans, n’habite pourtant pas la Sarthe. Il vit à Marseille, à plus de 900 kilomètres, et il a fait le déplacement pour une seule raison : ajouter un centre de plus à sa collection.
Son objectif a de quoi surprendre les soignants qui le reçoivent. Le Marseillais s’est mis en tête de donner son sang ou son plasma dans chacun des quelque cent établissements de l’EFS répartis sur le territoire. Le Mans était le 35e. Il lui en reste donc une bonne soixantaine, de la pointe bretonne aux vallées alpines.
Une idée née pendant le confinement
Tout commence au printemps 2020, quand la France entière vit calfeutrée. À l’époque, Soufyane Guesmia habite en Île-de-France et donne déjà régulièrement dans un centre proche de chez lui. Les déplacements sont limités, les attestations obligatoires. Lui trouve une parade : aller donner ailleurs devient un motif valable pour sortir et bouger.
« J’avais un site habituel, mais je me servais du prétexte d’aller dans d’autres centres EFS pour pouvoir me déplacer », a-t-il raconté à ICI, l’ancienne radio France Bleu. Ce qui n’était qu’une façon de respirer pendant l’enfermement est devenu une habitude, puis une quête. Cinq ans plus tard, le rythme est réglé comme une horloge : du sang tous les deux mois, du plasma toutes les deux semaines quand son corps le permet. Assez pour lui valoir un surnom dans le milieu, celui de « donneur fou ».
Derrière la formule un peu folle, il y a une mécanique très sérieuse. Un don de sang total dure une dizaine de minutes une fois installé, un don de plasma près d’une heure. Multipliés par 244, cela représente des centaines d’heures passées sur les fauteuils inclinables des centres de transfusion, et des dizaines de litres prélevés au fil des années.
Son timing tombe au pire moment
Si son histoire fait sourire, elle arrive surtout à un instant où l’EFS réclame des bras tendus. Depuis le 1er juin, l’établissement a lancé un appel national. Ses réserves sont tombées de 90 000 à 75 000 concentrés de globules rouges, un trou de 15 000 poches sous le seuil jugé confortable. Traduit en patients, cela fait beaucoup de transfusions qui reposent sur un stock qui maigrit de semaine en semaine.
Le calendrier n’arrange rien. Chaque été, les dons chutent : les habitués partent en vacances, les collectes en entreprise ou à la fac s’arrêtent, et la générosité passe après la valise. Les besoins, eux, ne prennent pas de congés. Rien qu’en Île-de-France, l’EFS doit récolter environ 1 700 dons par jour pour soigner les 87 000 patients transfusés chaque année dans la région.
La canicule vide les centres
Cette année, la chaleur a transformé la baisse saisonnière en alerte sérieuse. La vague de chaleur installée depuis le 21 juin a découragé les donneurs et forcé l’annulation de nombreuses collectes mobiles, ces camions et salles des fêtes où se fait une bonne partie des prélèvements. Entre le 22 et le 24 juin, l’EFS estime avoir perdu près de 2 000 dons à cause de ces seules annulations.
D’après l’établissement, une journée de forte chaleur peut faire chuter la fréquentation des points de collecte de 20 %. Dans les Yvelines, où l’alerte rouge a duré près d’une semaine, seuls quatre centres climatisés sont restés ouverts pour accueillir les donneurs au frais. France 3 a résumé l’ambiance par une phrase entendue dans plusieurs régions : on grignote les réserves un peu plus vite que prévu.
Un stock qui ne se garde pas
Le problème du sang, c’est qu’il ne se range pas dans un placard comme une boîte de conserve. Les globules rouges se conservent 42 jours, les plaquettes à peine 7. Impossible donc de constituer un matelas de sécurité avant l’été : il faut un flux régulier de donneurs, semaine après semaine. Une poche prélevée aujourd’hui peut servir dès demain à une victime d’accident de la route, à une femme qui accouche dans la difficulté ou à un malade du cancer sous chimiothérapie.
Le plasma qu’il donne si souvent sert d’ailleurs à autre chose qu’aux transfusions classiques. Récupéré à part, il entre dans la fabrication de médicaments destinés aux grands brûlés, aux malades immunodéprimés ou à des patients atteints de maladies rares. La demande grimpe chaque année, au point que la France doit importer une partie du plasma nécessaire à ces traitements. Un même don peut donc compter deux fois, pour l’urgence et pour la pharmacie.
C’est cette réalité que des donneurs comme Soufyane Guesmia rappellent par l’exemple. Son tour de France ne remplira pas à lui seul les réserves nationales, et il en a parfaitement conscience. Mais sa virée d’un centre à l’autre met un visage sur un geste que beaucoup remettent à plus tard. En racontant son périple, il fait, sans le chercher, le travail de sensibilisation que l’EFS peine à mener en pleine canicule.
Comment donner avant le 14 juillet
Le don reste ouvert à la plupart des adultes de 18 à 70 ans, en bonne santé et pesant au moins 50 kilos, sur rendez-vous dans les maisons du don ou lors des collectes. Mieux vaut bien s’hydrater et avoir mangé avant de se présenter, surtout par forte chaleur. Les centres fixes, souvent climatisés, restent la valeur sûre quand les collectes mobiles ferment leurs portes faute de fréquentation.
L’EFS espère revenir à un niveau de réserves correct avant le 14 juillet, juste avant que le pays ne bascule pour de bon en mode vacances. D’ici là, le « donneur fou » aura sans doute déjà repris la route, sa liste à la main, à la recherche du 36e centre à cocher.