Relâcher des moustiques pour s’en débarrasser : sur le papier, c’est un contresens. C’est pourtant ce que font cet été des dizaines de communes françaises, certaines à coups de drones qui en libèrent 50 000 par vol au-dessus des quartiers. Le calcul tient dans un seul chiffre : 770 cas de chikungunya attrapés sans quitter la métropole en 2025, du jamais-vu.
Un été 2025 qui a tout fait basculer
L’an dernier, le moustique tigre a offert à la France une saison sanitaire qu’elle n’avait jamais connue. Santé publique France a recensé 770 cas autochtones de chikungunya, autrement dit contractés sur le territoire sans le moindre voyage, répartis dans 80 foyers distincts. Le précédent record se comptait en dizaines. À cela s’ajoutent 29 cas de dengue et 57 infections au virus du Nil occidental, trois maladies portées par le même insecte et qui circulaient en parallèle.
Le chikungunya n’a rien d’anodin : fièvre brutale et douleurs articulaires capables de s’installer pour des mois, aucun traitement spécifique, un vrai danger pour les personnes âgées. Le premier foyer a été détecté à Prades-le-Lez, près de Montpellier, dès le mois de mai, deux mois plus tôt que d’habitude. La Provence-Alpes-Côte d’Azur a payé le tribut le plus lourd, mais la Nouvelle-Aquitaine, le Grand Est et la Bourgogne-Franche-Comté ont connu leurs tout premiers cas. L’aire de jeu de l’animal ne cesse de grandir : il occupe désormais 81 départements, soit 84 % du territoire. La flambée a aussi été alimentée de l’extérieur, par les voyageurs rentrés de La Réunion, frappée début 2025 par une épidémie de plus de 47 500 cas.
Des mâles qui ne piquent personne
D’où cette idée à rebours du bon sens : fabriquer l’insecte en masse pour mieux l’éteindre. La technique de l’insecte stérile s’appuie sur un détail de biologie. Seule la femelle pique, parce qu’il lui faut du sang pour pondre. Le mâle se nourrit de nectar et ne s’approche jamais d’une peau humaine. En relâcher des millions n’ajoute donc pas une seule piqûre.
Dans les élevages, ces mâles passent sous une source d’irradiation qui les stérilise sans les tuer. Une fois libérés, ils partent courtiser les femelles sauvages. Or une femelle ne s’accouple qu’une fois dans sa vie. Si elle jette son dévolu sur un mâle stérile, ses œufs ne donneront jamais de larves, et c’est toute une descendance qui s’efface avant d’exister. Le principe ne date pas d’hier : dès les années 1950, il a permis d’éradiquer la lucilie bouchère, une mouche parasite du bétail, de tout le continent nord-américain. Transposé au moustique, il se heurte à un obstacle de taille, le volume. À Montpellier, la start-up Terratis sort plus d’un million de mâles de ses chaînes chaque semaine.
Du capot de voiture au drone
Encore faut-il les disperser au bon endroit. Jusqu’ici, les équipes fixaient des cages ouvertes sur le toit d’une voiture, roulaient dans les rues et libéraient leur cargaison en espérant couvrir le secteur. Méthode lente, prisonnière du plan de circulation, aveugle aux étages et aux jardins clos. 2026 fait changer d’échelle : le drone prend le relais. Un prototype embarque 50 000 moustiques et quadrille un quartier entier en une seule sortie, déposant les mâles là où aucune voiture ne passe.
Le projet OptiMoustik, lancé cette année, couple ces vols à un outil de cartographie prédictive baptisé Arbocarto, qui repère où les femelles pondent et où la pression grimpe. L’objectif : viser juste plutôt qu’arroser au hasard, et envoyer les renforts précisément là où le calculateur annonce une éclosion.
Mions, Montpellier et le laboratoire réunionnais
Sur le terrain, les essais grandeur nature se multiplient. À Mions, dans la banlieue est de Lyon, la commune a programmé la diffusion d’environ 15 millions de mâles stériles. Les premiers ont décollé le 24 avril, à un rythme qui tourne autour de 200 000 par semaine. À Montpellier, le quartier de la Malbosc sert de terrain d’expérimentation depuis août 2025 : 100 000 moustiques deux fois par semaine, répartis sur 31 points de lâcher, pour une facture estimée à 70 000 euros. Brive-la-Gaillarde avait ouvert la voie en 2025 avec 11 millions d’insectes relâchés.
Le vrai banc d’essai reste pourtant La Réunion. Sur la commune de Sainte-Marie, l’Institut de recherche pour le développement et l’agence régionale de santé ont diffusé près de 12 millions de mâles sur 20 hectares. Le résultat se mesure : la fertilité des moustiques tigres a chuté de 50 à 60 %, et la population locale a reculé d’environ 60 % dans la zone traitée. Le Cirad parle même d’une « réduction drastique » avec une version renforcée du procédé, où le mâle transporte une dose minuscule de biocide qu’il transmet aux femelles et aux gîtes larvaires.
60 % de moustiques en moins, et après ?
Le chiffre impressionne, sauf qu’il ne règle pas tout. L’Anses, qui a passé la méthode au crible, la juge ciblée, sans insecticide et respectueuse de l’environnement. L’agence prévient dans la foulée que son efficacité à grande échelle, en pleine ville, n’a rien d’acquis. Un quartier traité reste cerné de zones qui ne le sont pas, et les femelles voisines repeuplent vite le terrain reconquis. La technique fait plier la population, elle ne l’efface pas.
Vient ensuite la question du portefeuille. Si 70 000 euros suffisent à couvrir un seul quartier sur une saison, étendre le dispositif aux 81 départements colonisés représente une addition industrielle que personne n’a encore osé chiffrer. L’AFP résume le pari : une protection coûteuse au rendement incertain, qui doit faire ses preuves avant toute généralisation. Le climat, lui, n’attend pas. Il rallonge la saison du moustique et lui ouvre des régions hier trop fraîches pour qu’il s’y installe.
Les autorités misent sur une possible généralisation en 2027 dans les secteurs les plus exposés du sud. D’ici là, l’été qui commence fait office de test en vraie grandeur. Les premiers cas de chikungunya et de dengue surgissent d’ordinaire fin juin, au moment exact où les drones décollent. Le verdict tombera avec les bilans de septembre.