Trente-sept degrés relevés en Angleterre, plus de quarante et un en Allemagne, des terrasses pleines et des plages noires de monde. L’Europe rôtit depuis plusieurs jours, et chacun se rassure au moins sur un point : côté vitamine D, l’été ferait le plein tout seul. Une étude britannique vient de fissurer cette belle évidence. Chez certaines personnes, le compteur reste bloqué, même au cœur de la canicule.
Le soleil a brillé, le taux n’a pas suivi
Des chercheurs de l’université de Newcastle ont suivi près de 300 habitants du nord de la Grande-Bretagne, sur l’ensemble d’une année. Deux profils les intéressaient en priorité : les plus de 65 ans et les personnes issues de minorités ethniques, à la peau plus foncée. Le verdict, publié dans l’European Journal of Clinical Nutrition, a de quoi surprendre. Près de 55 % des seniors et plus de 72 % des participants issus de minorités affichaient un taux insuffisant, sous le seuil des 50 nanomoles par litre.
Le point qui dérange tient en une phrase : ce niveau n’a quasiment pas bougé entre l’hiver et l’été. « Ce qui frappe, c’est que les taux ne se sont pas améliorés, même pendant les mois d’été, alors qu’on s’attend normalement à les voir remonter », a expliqué Bernard Corfe, l’un des responsables de l’étude. La saison censée tout régler n’a rien arrangé pour ces deux groupes. L’analyse servait au départ à recruter des volontaires pour un essai clinique. Elle a fini par livrer une photographie gênante de la réalité, saison après saison.
Pourquoi la peau ne fabrique pas à volonté
La vitamine D suit une mécanique à part. On en avale très peu par l’assiette, l’essentiel se fabrique dans la peau quand les rayons UVB la frappent. Sauf que cette usine interne tourne parfois au ralenti. Avec l’âge, l’épiderme perd en rendement et produit beaucoup moins de vitamine pour une même dose de soleil. La mélanine, le pigment qui fonce la peau, agit de son côté comme un filtre naturel : elle limite les coups de soleil, mais freine d’autant la synthèse.
Ajoutez à cela une vie passée surtout à l’intérieur, des tenues couvrantes, une latitude élevée où l’astre reste bas sur l’horizon, et la chaîne se grippe. Le ciel a beau être dégagé, la peau ne transforme pas. C’est tout le paradoxe que pointe l’équipe de Newcastle : les personnes qui auraient le plus besoin d’un coup de pouce estival sont justement celles que le soleil aide le moins.
En France, sept adultes sur dix sous le seuil
Le nord de l’Angleterre n’est pas la Côte d’Azur. La France bénéficie d’un ensoleillement plus franc, et l’étude ne prétend pas que l’Hexagone vit la même situation. Le terrain n’est pourtant pas vierge. Selon l’Anses, l’agence sanitaire française, plus de 70 % des adultes du pays présentaient déjà un apport insuffisant en vitamine D en 2019, avec une carence avérée dans 6,5 % des cas. La référence officielle s’élève à 15 microgrammes par jour pour un adulte.
Beaucoup en restent éloignés, été compris, en particulier les personnes âgées qui sortent peu et celles dont la peau filtre davantage les UVB. Les conclusions britanniques tombent donc sur un public français déjà fragile. La vitamine D ne sert pas qu’aux os : elle intervient dans le fonctionnement musculaire et dans la réponse immunitaire, ce qui explique l’attention que lui portent les autorités de santé depuis une quinzaine d’années.
La crème solaire, fausse coupable
Reste la question qui revient chaque été, le tube à la main devant les enfants : la crème solaire prive-t-elle de vitamine D ? Sur le papier, l’inquiétude se défend. Une étude de l’université de Valence a calculé qu’un indice 15 bloque environ 93 % de la production cutanée. Dans la vraie vie, le tableau s’éclaircit. La Skin Cancer Foundation rappelle qu’aucune recherche n’a jamais relié l’usage quotidien d’une protection solaire à une carence installée.
La raison prête presque à sourire : personne n’en applique assez. La plupart des gens étalent le quart ou le tiers de la dose conseillée, et les UVB passent quand même. Quelques minutes d’exposition, quinze à vingt selon l’Anses en fin de matinée ou l’après-midi, couvrent les besoins d’une journée. Inutile donc de griller des heures au soleil, ni de choisir entre risque de cancer de la peau et taux correct.
L’assiette et la gélule prennent le relais
Si le soleil ne suffit pas, que reste-t-il ? L’alimentation d’abord, même si elle pèse peu dans la balance. Les poissons gras, saumon, maquereau ou sardine, demeurent les meilleurs pourvoyeurs. Viennent ensuite le jaune d’œuf, quelques champignons comme les girolles et les cèpes, les produits laitiers enrichis. De quoi grappiller, rarement de quoi combler un déficit déjà installé. Pour les publics à risque, les chercheurs de Newcastle penchent clairement vers la supplémentation, ces gouttes ou comprimés que les médecins prescrivent déjà l’hiver. Outre-Manche, le service public de santé conseille d’ailleurs à toute la population d’envisager un complément d’octobre à mars, une consigne générale que la France n’a jamais franchie. Le message des auteurs tient en une idée simple : ne pas attendre l’été comme un remède, car pour une partie de la population, il ne vient jamais à la rescousse.
Le vrai test arrivera dans quelques mois. Quand le soleil faiblira à l’automne, les réserves déjà basses n’auront plus le moindre renfort naturel. C’est la fenêtre où l’Anses, comme son homologue britannique, conseille de se tourner vers les compléments. Côté médecins, les premières prescriptions tomberont dès les froids de novembre, bien avant que les beaux jours ne reviennent jouer les sauveurs.