Vingt-quatre degrés dans l’eau à la fin juin, avant même la première grande vague de vacanciers. La Méditerranée n’a jamais été aussi chaude à cette période de l’année. Elle n’est pas la seule concernée: la surface de tous les océans du globe a grimpé à 20,98 °C le mois dernier, un record absolu, et la hausse s’emballe d’une année sur l’autre.
20,98 °C, le record de juin est tombé
Le chiffre vient du service océanique de Copernicus, le programme d’observation de la Terre de l’Union européenne. En juin 2026, la température moyenne à la surface des mers du globe a atteint 20,98 °C. Le précédent record, 20,89 °C, remontait à juin 2024. Neuf centièmes de degré séparent les deux relevés. Cela paraît dérisoire sur un thermomètre de salle de bain, mais à l’échelle d’un océan qui couvre 71 % de la planète, la quantité d’énergie en jeu donne le vertige.
«Un ou deux degrés de plus à la surface, c’est déjà énorme», résume Julie Deshayes, océanographe et directrice de recherche au CNRS, rattachée au Laboratoire d’océanographie et du climat. L’eau emmagasine bien plus d’énergie que l’air. Réchauffer sa couche superficielle d’une fraction de degré revient à y stocker l’équivalent de milliards de radiateurs qui tourneraient sans jamais s’éteindre.
Sur l’ensemble du premier semestre, 2026 se hisse au deuxième rang des années les plus chaudes jamais mesurées pour les océans, juste derrière 2024. Depuis janvier, 82 % de la surface océanique du globe a connu au moins une vague de chaleur marine. Près de la moitié a basculé en catégorie forte à extrême, d’après les données de Copernicus.
Cinq degrés de trop au large de la Côte d’Azur
Deux régions concentrent les excès: le Pacifique tropical et la Méditerranée. Cette dernière a affiché 24,34 °C de moyenne en juin, un sommet historique. Près de 98 % de sa surface a subi une vague de chaleur marine depuis le début de l’année, selon les relevés croisés de Copernicus et de Météo-France.
Le nord-ouest du bassin, celui qui borde la France, a pulvérisé son propre record d’intensité. L’eau y a dépassé les normales de saison de 5,2 °C en moyenne, avec des pointes voisines de 7 °C par endroits. Cette surchauffe découle directement de la canicule qui a écrasé l’Europe en juin. L’atmosphère brûlante a cédé son énergie à la mer, qui la restitue ensuite très lentement, sur des semaines entières.
Un réchauffement qui a quadruplé en trente ans
Le plus frappant n’est pas le record, c’est la vitesse à laquelle il tombe. Des travaux relayés par l’Agence spatiale européenne ont comparé les décennies entre elles. Entre 1985 et 1989, la surface des océans gagnait 0,06 °C tous les dix ans. Entre 2019 et 2023, le rythme a bondi à 0,27 °C par décennie. La mer se réchauffe donc environ 4,5 fois plus vite aujourd’hui qu’à la fin des années 1980.
Cette accélération suit la courbe des gaz à effet de serre. L’océan absorbe plus de 90 % de la chaleur excédentaire que ces gaz piègent dans l’atmosphère. Il a longtemps joué les amortisseurs de la crise climatique. Il commence à montrer des signes d’essoufflement. Simon van Gennip, de Mercator Ocean International, prévient qu’avec l’installation d’un épisode El Niño, 2026 devrait se classer parmi les années les plus chaudes jamais enregistrées, sur mer comme sur terre.
Une mer chaude qui recharge les orages d’automne
Une surface plus chaude, c’est davantage d’évaporation, donc plus de vapeur d’eau dans l’air. Cette humidité sert de carburant aux épisodes méditerranéens, ces pluies diluviennes qui s’abattent sur le sud de la France en fin d’été et en automne. Plus la mer reste chaude en septembre, plus ces orages peuvent déverser d’eau en peu de temps.
Le scénario s’est déjà répété. Les automnes qui suivent une Méditerranée surchauffée alignent souvent des cumuls de pluie hors normes autour du Golfe du Lion et sur les Cévennes. Avec plus de 5 °C d’excédent dès le mois de juin, le réservoir d’énergie se remplit plus tôt et plus fort que d’ordinaire.
Le même carburant alimente les tempêtes ailleurs sur la planète. Une eau de surface plus chaude gonfle l’intensité des cyclones tropicaux et tend à allonger leur saison, un lien que les climatologues jugent aujourd’hui solide.
Sous la surface, la vie marine suffoque
La chaleur ne se contente pas de doper la météo. Elle déséquilibre les écosystèmes. Une eau trop chaude provoque des mortalités massives chez certaines espèces fixées, comme les gorgones et les éponges, dérègle la reproduction des poissons et pousse des populations entières à fuir vers le nord ou vers les profondeurs. Les pêcheurs du littoral méditerranéen voient déjà remonter des espèces venues des eaux plus chaudes du sud.
Ce n’est pas une première. Les étés 2022 et 2023 avaient déjà déclenché des mortalités massives le long des côtes espagnoles, françaises et italiennes, sur des dizaines d’espèces, d’après plusieurs études parues depuis. Chaque nouvelle vague de chaleur marine frappe des milieux qui n’ont pas eu le temps de se remettre de la précédente.
Le phénomène a un prolongement invisible. Une mer qui se dilate en chauffant fait monter le niveau marin, une menace directe pour les côtes basses et les deltas. L’expansion thermique de l’eau explique une part importante de la hausse observée depuis un siècle, aux côtés de la fonte des glaces.
Pourquoi les records ne vont pas s’arrêter
Le service climat de Copernicus estime que les conditions actuelles pourraient marquer le début d’une nouvelle phase, avec d’autres records dans les mois à venir. Un El Niño naissant qui s’ajoute à un réchauffement de fond ne laisse quasiment aucun répit à l’océan.
Pour les Français, la suite est plus immédiate. Météo-France annonce déjà un nouvel épisode de fortes chaleurs à partir du week-end, avec 30 à 38 °C attendus sur l’Ouest et le Sud. Une terre brûlante et une mer déjà surchauffée s’alimentent mutuellement. Le prochain bilan mensuel de Copernicus, attendu début août, dira si juillet a battu, à son tour, son propre record.