Trois ans de recours, de grèves de la faim et de militants perchés dans les arbres viennent de buter sur un mur. Lundi, le Conseil d’État a rejeté les derniers pourvois contre l’A69. L’autoroute entre Toulouse et Castres se fera, et plus aucune juridiction française ne peut l’empêcher.

La plus haute juridiction ferme le dossier

La décision est tombée le 29 juin. Le Conseil d’État, sommet de la justice administrative, a écarté les trois pourvois en cassation déposés par les associations La Voie est libre, France Nature Environnement et Les Amis de la Terre. Il confirme l’arrêt rendu en décembre 2025 par la cour administrative d’appel de Toulouse, comme l’a rapporté franceinfo. Quelques jours plus tôt, le rapporteur public avait déjà conseillé aux juges de débouter les opposants.

Tout s’est joué autour d’une formule technique : la « raison impérative d’intérêt public majeur ». C’est la clé juridique qui autorise un chantier à détruire des habitats naturels et à déroger à la protection stricte des espèces, des oiseaux aux chauves-souris recensés le long du tracé. Les juges ont estimé que la liaison Toulouse-Castres cochait cette case. Sur le plan national, la partie est terminée.

Feu rouge, puis feu vert, puis feu vert

Le dossier a pourtant joué aux montagnes russes. En avril 2022, l’État confie la concession à Atosca pour cinquante-cinq ans. Les pelleteuses entrent en action en mars 2023, les premiers arbres tombent, les premières banderoles se déploient le long du tracé.

Coup de théâtre en février 2025 : le tribunal administratif de Toulouse annule les autorisations environnementales. Les magistrats jugent qu’aucun intérêt public majeur ne justifie de contourner la loi sur les espèces protégées. Problème, l’autoroute est alors construite aux deux tiers. Un ruban de béton à moitié posé se retrouve dans une zone grise, ni chantier légal ni friche abandonnée. Entre-temps, le tracé est devenu un champ de bataille, entre évacuations de zadistes par les gendarmes, arbres coupés de nuit et tribunes de scientifiques. En décembre, la cour administrative d’appel rebranche les travaux. Le Conseil d’État vient de sceller ce second verdict, cette fois sans recours possible.

Ce que ce jugement change ailleurs

L’enjeu dépasse largement le Tarn. La « raison impérative d’intérêt public majeur » servait de dernier garde-fou devant les grands projets qui grignotent la biodiversité. Pour l’avocat de La Voie est libre, la haute juridiction vient d’affaiblir ce rempart : si une autoroute remplit presque mécaniquement le critère, la protection se vide de son sens.

Le média Reporterre relève que la décision pourrait « faciliter les grands projets d’aménagement » à venir. Une lecture partagée par plusieurs juristes : l’A69 devient une référence que d’autres aménageurs pourront brandir devant un tribunal. Le contournement routier, l’entrepôt géant ou la ligne ferroviaire contestés de demain citeront ce précédent pour desserrer l’étau écologique.

Le fantôme de Notre-Dame-des-Landes

Pour mesurer le basculement, il faut remonter à 2018. Cette année-là, l’État enterrait l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes après un demi-siècle de lutte, offrant aux opposants aux grands projets contestés leur plus belle victoire. Huit ans plus tard, le balancier repart dans l’autre sens. L’A69 n’est pas abandonnée, elle est presque finie, et la justice lui donne raison. Le camp du béton en tire une leçon simple : un chantier déjà sorti de terre pèse plus lourd, devant un juge, qu’un projet resté sur le papier.

Entre-temps, l’A69 s’est muée en symbole national. Le gouvernement a soutenu le chantier sans faiblir, quand une partie de la gauche et des écologistes réclamaient son arrêt. Une proposition de moratoire a même agité l’Assemblée nationale, sans jamais aboutir. Rarement une portion de 53 kilomètres aura autant occupé les tribunaux, les plateaux télé et les bancs des députés.

Désenclaver Castres ou sauver 300 hectares

Sur le terrain, deux France se tournent le dos. Du côté des partisans, un argument revient sans cesse : le bassin de Castres-Mazamet reste l’un des rares pôles industriels du pays sans autoroute, relié par une nationale jugée dangereuse, avec le laboratoire Pierre Fabre installé loin des grands axes. La région Occitanie et sa présidente Carole Delga défendent depuis des années ce désenclavement. Le gain vanté tient en un chiffre : vingt minutes par trajet, une heure quinze ramenée à cinquante-cinq minutes dès 2027.

En face, les opposants alignent leur addition. Près de 300 hectares de terres agricoles et d’espaces naturels retournés, une facture de 484 millions d’euros, un modèle routier qu’ils jugent d’un autre siècle alors que le climat se dérègle. L’arboriste Thomas Brail, visage du combat avec son Groupe national de surveillance des arbres, a enchaîné grèves de la faim et nuits dans les branches pour gagner du temps.

Le financement nourrit lui aussi la colère. Plutôt qu’un axe gratuit, l’État a choisi une concession privée de plus d’un demi-siècle, au bout de laquelle l’usager paiera chaque kilomètre. Le péage pourra approcher les seize euros pour un aller Toulouse-Castres. Pour les habitants modestes qui empruntent la route chaque matin, la promesse de vitesse a un prix, et il revient tous les mois.

Le combat file vers Bruxelles

Le concessionnaire Atosca annonce une mise en service à la mi-octobre. Les tronçons se raccordent, la chaussée se termine, la bataille du bitume touche à sa fin. Celle du droit, elle, déménage. La Voie est libre prévoit de saisir la Commission européenne d’une plainte contre l’État français, au motif que le projet heurterait le droit de l’Union sur les espèces protégées. Paris a tranché. Bruxelles aura peut-être le dernier mot, quand les voitures rouleront déjà.