Deux à trois millions de volailles mortes en une dizaine de jours. Pas un virus, pas une épidémie. De la chaleur. La canicule qui écrase la France depuis le 17 juin a vidé des poulaillers entiers dans l’Ouest, et l’addition commence à peine à tomber.

Le chiffre vient des professionnels de la filière, repris par la presse agricole. Le ministère de l’Agriculture, lui, a recensé 6 600 tonnes de volailles mortes depuis le début des vagues de chaleur, un bilan arrêté au 29 juin et déjà promis à gonfler. Ramenée au cheptel national, la perte tourne autour de 1 %. Presque rien sur le papier. Beaucoup, quand on mesure la vitesse à laquelle tout s’est joué.

Un animal qui étouffe de l’intérieur

La volaille a une faiblesse que le mammifère ignore : elle ne transpire pas. « Elle ne possède pas de système sudoripare, elle évacue donc la chaleur en respirant par le bec », explique le vétérinaire Dominique Balloy, cité par l’interprofession ANVOL. Concrètement, plus la température grimpe, plus l’oiseau halète, plus il s’épuise. Passé un seuil situé autour de 40 °C sous le toit du bâtiment, sa régulation thermique s’effondre et il meurt en quelques minutes. Dans des centaines d’élevages, ce palier a été franchi jour après jour.

Le vrai piège, cette année, ce sont les nuits. Quand le thermomètre ne redescend plus sous 22 °C avant l’aube, les bêtes ne récupèrent jamais. La nuit du mercredi au jeudi a même battu son propre record, avec 22 °C de minimale moyenne à l’échelle du pays. La chaleur s’accumule alors dans les corps comme dans les bâtiments, et chaque journée démarre un cran plus haut que la précédente.

Des records qui n’épargnent rien

L’épisode n’a rien d’un été chaud comme les autres. Selon Météo-France, les 24 et 25 juin ont été les journées les plus brûlantes jamais mesurées dans le pays, avec pour la première fois une moyenne de 30 °C sur vingt-quatre heures. Le mercure a atteint 43,8 °C à Saintes, en Charente-Maritime. Paris a dépassé 40 °C deux jours de suite, et près de 500 records locaux sont tombés sur la seule journée du 22 juin. Le 25 juin, 72 départements basculaient en vigilance rouge, du jamais-vu. Pour retrouver une fournaise comparable, il faut remonter à août 2003. En intensité, l’épisode de 2026 fait pire.

L’équarrissage submergé en une journée

Le signe le plus parlant se lit du côté de l’équarrissage, ces usines qui ramassent les animaux morts. Dans l’Orne, le site de Saint-Langis-lès-Mortagne a collecté 104 tonnes de volailles le 22 juin, contre 8 tonnes un an plus tôt à la même date. Le lendemain, 500 tonnes. Un équarrisseur de Normandie et des Pays de la Loire décrit une surmortalité de 1 000 % sur la volaille, de 200 % sur le porc, de 45 % sur les bovins. Dans le Morbihan, une cellule de crise dénombrait déjà près de 80 élevages touchés dès le 24 juin. Aucun mode de production n’a été épargné, du poulet standard au Label Rouge, jusqu’au bio.

Derrière les tonnages, il y a des exploitations rayées en une nuit. Un poulailler qui perd sa bande, ce sont des mois d’élevage et de trésorerie perdus, sans garantie d’indemnisation rapide. Beaucoup d’éleveurs de l’Ouest, région reine de la volaille française, ont passé ces journées à arroser les toits, brancher des ventilateurs d’appoint et ramasser les bêtes au petit matin, impuissants face à un thermomètre qui refusait de redescendre.

Le poulet va-t-il manquer dans les rayons

C’est la question que se pose le client devant l’étal. La réponse mérite d’être nuancée. Perdre 1 % du cheptel ne vide pas les linéaires du jour au lendemain, mais le coup tombe au pire moment : l’été, quand les Français consomment le plus de volaille et rallument les barbecues. Les abattoirs tournent déjà au ralenti, faute de bêtes à traiter, et les distributeurs s’inquiètent pour les livraisons des prochaines semaines, tous circuits confondus.

Les produits transformés, filets, escalopes et plats préparés qui tirent la consommation, dépendent des mêmes volumes. Un abattoir qui reçoit moins de bêtes, c’est moins de barquettes en rayon quelques jours plus tard. Sur les prix, la pente montait déjà avant la canicule, autour de 2,5 % de hausse sur onze mois en 2025. La disparition soudaine de plusieurs millions d’animaux risque d’accélérer le mouvement. Le porc donne le ton : ses cours grimpent, la chaleur ayant réduit l’offre.

Mieux armés qu’en 2003, mais dépassés

La filière refuse pourtant la comparaison brute avec 2003. En vingt ans, les éleveurs ont investi lourdement dans la ventilation, la brumisation, les systèmes de refroidissement. Les bâtiments récents pilotent la température, les repas se décalent aux heures fraîches, l’eau est enrichie en vitamines et en minéraux, les rondes se multiplient de jour comme de nuit. Ces efforts ont sans doute évité une saignée plus large. Ils n’ont pas suffi. Quand la chaleur s’installe sur près de deux semaines, même un poulailler moderne finit par saturer.

Vivre avec la prochaine fournaise

L’interprofession l’admet à demi-mot : il va falloir s’adapter, encore. Les canicules précoces et longues cessent d’être des exceptions, et la filière chiffre déjà le coût des prochains chantiers, bâtiments mieux isolés, densités revues à la baisse, calendriers de production déplacés hors des pics de chaleur. En attendant, les équarrisseurs ont obtenu de l’État des dérogations pour absorber l’afflux : stockage réfrigéré prolongé, et lorsque c’est autorisé, enfouissement encadré à la chaux sur des sites validés. Une nouvelle poussée des températures est déjà annoncée pour la fin de la semaine. Les poulaillers, eux, n’auront pas eu le temps de refroidir.