Un million d’abonnés australiens avaient payé pour un Prime Video sans publicité. Amazon la leur a imposée quand même, sans un centime de ristourne. Le gendarme australien de la concurrence vient de porter l’affaire devant la justice.
L’Autorité de la concurrence et de la consommation, connue là-bas sous le sigle ACCC, a déposé plainte fin juin devant la Cour fédérale. Elle vise une pratique que des millions de spectateurs, en France aussi, ont vécue sans forcément comprendre ce qui se jouait dans leur contrat.
Cinq clauses dans le viseur du régulateur
Le régulateur reproche à Amazon cinq clauses glissées dans les contrats standardisés de plus d’un million d’abonnés annuels. Ces clauses, d’après l’ACCC, permettaient à l’entreprise de dégrader le service en cours de route, en l’occurrence en ajoutant des écrans publicitaires, sans ouvrir le moindre droit à un remboursement au prorata.
La période visée court de novembre 2023 à août 2025. Plus de 850 000 personnes avaient déjà réglé leur année lorsque la réclame est apparue, selon le régulateur. Elles se sont retrouvées devant un choix inconfortable : payer un supplément pour retrouver le confort d’avant, ou subir les coupures jusqu’à l’échéance. En droit australien de la consommation, une clause est jugée abusive quand elle crée un déséquilibre manifeste au détriment du client, sans nécessité réelle pour l’entreprise.
Contacté, Amazon indique « étudier en détail » la plainte et rappelle avoir coopéré tout au long de l’enquête. Un porte-parole australien affirme rester « concentré sur la meilleure expérience possible » pour ses clients, sans préciser si le groupe compte contester.
L’ACCC ne recherche pas qu’un symbole. Devant la Cour fédérale, l’autorité peut réclamer de lourdes amendes et des mesures de dédommagement pour les abonnés floués. Le montant final, s’il y en a un, dépendra de l’appréciation des juges, mais le régulateur a déjà fait plier plusieurs géants du numérique par le passé.
Les Français connaissent déjà la chanson
Rien de tout cela n’est étranger aux abonnés de l’Hexagone. Le 9 avril 2024, un courriel d’Amazon leur annonçait l’arrivée de la publicité sur Prime Video. Pour l’éviter, il fallait désormais ajouter 1,99 euro par mois. L’abonnement mensuel sans coupure grimpait alors à 8,99 euros, contre 6,99 euros avec la réclame, la formule annuelle restant fixée à 69,90 euros. Beaucoup de foyers n’ont pris la mesure du changement qu’en voyant une réclame surgir au beau milieu d’un film, un soir, sans le moindre avertissement.
Les clients passés par un opérateur, comme Free, ont profité d’un sursis jusqu’au 9 août 2024 avant de devoir choisir à leur tour. Le mécanisme, identique d’un continent à l’autre, traduit un changement de cap assumé par la plupart des plateformes. Longtemps vendues comme un refuge sans coupure face à la télévision classique, elles ont fait de la publicité une nouvelle source de revenus, tout en gardant la porte de sortie payante.
Un procès que tout le streaming surveille
L’affaire dépasse largement le cas australien. D’après une analyse publiée par le site universitaire The Conversation, le secteur du streaming observe la procédure de près, car une condamnation créerait un précédent sur la façon dont une plateforme peut modifier un service déjà payé. Netflix, Disney+ et Max ont tous lancé des offres avec publicité ces dernières années, souvent moins chères, pour capter les spectateurs les plus attentifs à leur budget. La réclame rapporte gros : un abonnement d’entrée de gamme élargit l’audience, et chaque coupure se revend à des annonceurs. Les plateformes y voient un relais de croissance, une fois oublié le temps où elles vantaient un écran vierge de toute publicité.
L’enjeu tient dans une question limpide. Un abonnement réglé d’avance est-il un contrat figé, ou une simple base que l’entreprise peut réviser quand bon lui semble ? La réponse des tribunaux australiens pèsera bien plus loin que Sydney, jusque dans les salons européens.
Le cœur du litige n’est pas la publicité en soi, mais le moment choisi pour l’imposer. Personne n’oblige un abonné à souscrire une offre avec coupures. Le reproche porte sur le changement des règles en cours de route, appliqué à des clients qui avaient précisément payé pour y échapper. C’est cette rétroactivité, plus que la réclame elle-même, qui hérisse les régulateurs. En Australie, plus d’un million de foyers étaient concernés. À l’échelle mondiale, le service revendique une audience colossale, ce qui laisse deviner l’ampleur de l’onde de choc possible.
Amazon, habitué des litiges de facturation
Ce n’est pas le premier accroc du géant avec les règles de la consommation. Aux États-Unis, l’entreprise a accepté en 2025 de verser 2,5 milliards de dollars pour solder une enquête de la Federal Trade Commission. Le régulateur américain l’accusait d’avoir poussé des internautes vers Prime à leur insu, puis d’avoir rendu la résiliation volontairement pénible, au point de multiplier les étapes pour décourager les départs.
Sur cette somme, un milliard de dollars d’amende et un milliard et demi réservé aux clients lésés. Les personnes concernées ont jusqu’au 27 juillet 2026 pour déposer une demande d’indemnisation. En parallèle, Amazon s’était engagé à simplifier son parcours de désabonnement, preuve que la pression des régulateurs finit parfois par payer.
La Cour fédérale australienne se penchera sur le dossier dans les prochains mois, au terme d’une procédure qui s’annonce longue. En attendant, la publicité reste bien installée sur les écrans, en Australie comme en France. Et la question qu’elle soulève, celle du prix réel d’un abonnement pourtant déjà payé, occupe désormais les autorités des deux côtés du globe.