Le prix de votre prochain ordinateur ou de votre prochaine console ne se décide plus seulement à Cupertino, à Tokyo ou à Redmond. Il se joue aussi dans d’immenses hangars remplis de serveurs, là où l’intelligence artificielle engloutit la mémoire par wagons entiers. Résultat, Mac, iPad, PlayStation et Xbox voient leurs étiquettes grimper en même temps.

Le lien paraît lointain. Il est pourtant direct. Pour entraîner et faire tourner leurs modèles, les géants de l’IA bâtissent des centres de données géants, avides de puces mémoire. Ils raflent une bonne part de la production mondiale et laissent fabricants de smartphones, d’ordinateurs et de consoles se disputer ce qui reste, à prix d’or.

Apple parle d’une hausse « jamais vue »

Fin juin, Apple a fait ce qu’elle évite d’ordinaire : relever ses tarifs en plein milieu d’année. La marque a augmenté le prix de plusieurs Mac et iPad, en pointant du doigt la flambée du coût de la mémoire. « Nous n’avions jamais vu le prix d’un composant grimper autant, aussi vite », a écrit l’entreprise dans un communiqué.

Les exemples donnent le vertige. Aux États-Unis, le MacBook d’entrée de gamme passe de 599 à 699 dollars, la version 512 Go du MacBook Air de 1 099 à 1 299 dollars, l’iPad Air de 599 à 749 dollars. Les analystes de Wedbush chiffrent la hausse moyenne des Mac entre 15 et 20 %. Tim Cook, le patron d’Apple, n’a pas caché son inquiétude. La situation est « devenue intenable », a-t-il déclaré, affirmant n’avoir « jamais rien vu de tel en plus de quarante ans ». En France comme ailleurs, ces révisions finissent tôt ou tard sur les étiquettes.

La mémoire, ce composant devenu hors de prix

Au cœur du problème, deux familles de puces que le grand public ignore mais que tous les appareils contiennent : la DRAM, la mémoire vive, et la NAND, celle qui stocke vos photos et vos applications. Le prix de la mémoire s’est envolé. Un module DDR5 de 32 Go valait environ 94 dollars fin 2025. Il a atteint 282 dollars au premier trimestre 2026, d’après les relevés de marché repris par la presse spécialisée comme Tom’s Hardware.

Le cabinet TrendForce, référence du secteur, a mesuré un bond des tarifs de la DRAM de 90 à 95 % sur le seul premier trimestre, puis encore 58 à 63 % sur le deuxième. La NAND suit la même pente. Un seul serveur dédié à l’intelligence artificielle avale autant de mémoire que des dizaines d’ordinateurs personnels réunis, et les géants du secteur en commandent par centaines de milliers. Gartner, de son côté, table sur une hausse de 130 % du prix de la DRAM sur l’ensemble de 2026. Jamais le marché de la mémoire n’avait connu pareille surchauffe.

Consoles et ordinateurs pris dans le même étau

Le jeu vidéo n’échappe pas à la vague. Sony a relevé le prix de la PlayStation 5 jusqu’à 150 dollars en mars. Nintendo a ajouté 50 dollars à sa Switch 2, passée de 449,99 à 499,99 dollars, d’abord au Japon puis en Occident à partir de septembre. Valve a frappé plus fort encore : sa Steam Deck OLED a pris jusqu’à 300 dollars, le modèle le moins cher grimpant de 549 à 789 dollars, soit près de moitié plus. Microsoft a lui aussi rehaussé ses Xbox.

Quand ils ne montent pas les prix, les fabricants rognent ailleurs. Plusieurs constructeurs de téléphones et d’ordinateurs réduisent discrètement la mémoire embarquée à tarif inchangé. La hausse existe, elle est seulement cachée sous le capot : à budget égal, l’acheteur repart avec moins de stockage qu’un an plus tôt. Apple n’est d’ailleurs pas seule. Chez les assembleurs de PC comme Dell, HP ou Asus, et du côté des téléphones Android, la même mécanique s’installe, entre tarifs relevés et configurations d’entrée de gamme qui fondent.

Pourquoi ce n’est pas la pénurie de 2021

Beaucoup ont en tête la grande pénurie de puces de 2021, née du Covid et des ruptures d’approvisionnement. Celle de la mémoire est d’une autre nature. « La course à la construction de centres de données pour l’IA provoque une explosion de la demande que les fabricants peinent à suivre », résume Danni Hewson, analyste chez AJ Bell. Le moteur n’est plus un accident logistique passager, mais une transformation de fond. Les data centers vont continuer de pousser, et de réclamer toujours plus de mémoire.

Voilà qui rend la sortie de crise incertaine. Les industriels n’attendent pas de vraie détente avant fin 2027, voire 2028, le temps de bâtir de nouvelles usines. TrendForce évalue déjà le marché mondial de la mémoire à plus de 600 milliards de dollars pour 2026, un record. La facture de l’IA ne fait, autrement dit, que commencer.

L’addition de l’IA finit chez le client

Pour l’acheteur français, la leçon est simple. Renouveler son téléphone, son ordinateur ou sa console coûtera plus cher cette année, et sans doute la suivante. Patienter ne garantit rien : tant que les centres de données absorberont l’essentiel de la production, les prix resteront tendus. Concrètement, les premières configurations, les moins chères, risquent de se raréfier en rayon à la rentrée, au moment où les familles rééquipent enfants et étudiants. Les cabinets spécialisés ne voient pas de retour à la normale avant 2027 au plus tôt.

Reste une ironie que peu de vendeurs souligneront en magasin. Les technologies censées nous simplifier la vie, celles qui trient nos photos et répondent à nos questions, sont aussi celles qui renchérissent les appareils servant à les utiliser. Les lancements de l’automne, du nouvel iPhone aux portables de la rentrée, diront à quel point la note continue de grimper.