Le stylo qui coupe la faim ferait plus que vider les assiettes. Chez les patients qui s’injectent de l’Ozempic ou l’un de ses cousins, l’impulsivité débouche bien moins souvent sur un geste violent. Le constat, contre-intuitif, vient d’une équipe de l’université Rutgers, aux États-Unis.

Un lien divisé par près de deux

Le résultat principal tient dans un chiffre. Le lien statistique entre impulsivité et comportement violent apparaît environ 62 % plus faible chez les personnes qui suivent actuellement un traitement de la famille de l’Ozempic, comparé à celles qui en ont pris puis arrêté. La connexion entre alcool et violence recule elle aussi, d’à peu près 52 %, un effet toutefois moins solide selon les vérifications des auteurs.

Ces médicaments portent un nom savant, les agonistes du récepteur du GLP-1. Derrière l’étiquette se cachent des produits devenus des phénomènes de société: le sémaglutide, vendu sous les marques Ozempic et Wegovy, et le tirzépatide, commercialisé en Mounjaro et Zepbound. Des dizaines de millions de personnes en prennent déjà dans le monde. Aux États-Unis, environ un adulte sur huit dit en avoir pris au moins une fois.

Ce que les chercheurs ont mesuré

Le travail paraît dans la revue Criminology, sous la signature de deux universitaires de Rutgers, dans le New Jersey. Ils ont exploité une enquête conduite en 2025 auprès de 7 521 adultes américains. Parmi eux, 821 avaient utilisé l’un de ces traitements à un moment de leur vie.

Le protocole oppose les usagers du moment aux anciens usagers. Ce choix n’est pas anodin: les deux groupes se ressemblent, ce qui aide à isoler l’effet du médicament plutôt que celui du profil des patients. La violence, elle, n’est pas devinée. Les participants remplissaient un questionnaire validé, décrivant des actes précis comme les bagarres, les agressions ou les vols avec violence. Sur l’ensemble du groupe, impulsivité et alcool restaient, sans surprise, fortement associés aux passages à l’acte. La différence surgit quand le traitement entre dans l’équation.

Une pause entre l’envie et le geste

Comment un produit pensé pour l’estomac agirait-il sur les poings ? Il faut regarder d’où viennent ces molécules. Elles imitent une hormone intestinale libérée après un repas, le GLP-1, qui prévient le cerveau que le corps est rassasié. En apaisant l’appétit, elles font maigrir. Mais cette hormone ne s’adresse pas qu’à l’estomac: elle dialogue aussi avec les zones du plaisir et de la motivation.

C’est là que se noue l’explication. Ces traitements atténuent les réponses impulsives liées à la dopamine, dans les régions qui gèrent la récompense et le contrôle de soi. Or ce sont en partie les mêmes circuits qui s’allument avant un geste agressif. Christopher Thomas, coauteur de l’étude et enseignant à Rutgers-Camden, propose une comparaison parlante. Selon lui, ces médicaments agiraient «comme une thérapie comportementale»: ils n’effacent pas l’impulsion, ils affaiblissent le chemin qui va de l’envie à l’action.

Cette lecture colle à ce que racontent déjà beaucoup de patients. Nombre d’entre eux disent perdre l’envie de boire, de fumer ou de dépenser sans réfléchir une fois le traitement commencé. Des travaux récents ont relié ces mêmes produits à un risque d’addiction et de surdose en recul. Un système de récompense mis en veilleuse calmerait plusieurs pulsions à la fois, la faim n’étant que la plus visible.

Une piste, pas une preuve

Les auteurs eux-mêmes tempèrent l’enthousiasme. Leur étude est observationnelle: elle repère une association, elle ne prouve pas que la molécule provoque la baisse. D’autres facteurs peuvent jouer, du mode de vie des patients à un suivi médical plus régulier. Trancher la question du lien de cause à effet réclamerait des essais menés sur la durée, avec des groupes tirés au sort.

Daniel Semenza, qui a dirigé le travail et pilote la recherche dans un centre de Rutgers consacré aux violences par arme à feu, insiste sur l’enjeu collectif. À mesure que ces produits se banalisent, résume-t-il, mieux vaut cerner l’ensemble de leurs effets sur le comportement, y compris ceux qui touchent à la sécurité publique.

Des molécules qui multiplient les surprises

Cette découverte allonge une liste déjà fournie. Depuis un an, les publications prêtent aux GLP-1 des bénéfices que personne n’attendait: moins de dépression et d’anxiété, un risque d’addiction et de surdose en recul, un cœur mieux protégé après un infarctus, une mortalité plus basse chez certains malades du cancer colorectal. L’essai clinique SELECT avait déjà chiffré autour de 20 % la baisse des accidents cardiovasculaires graves chez des personnes obèses sans diabète, un résultat qui a pesé dans la décision de rembourser le produit.

Le tableau n’a pourtant rien d’idyllique. D’autres travaux ont pointé un risque rare mais sérieux avec le Wegovy, une atteinte de l’œil capable de provoquer une perte brutale de la vision. La même famille de médicaments soigne, étonne et inquiète, parfois la même semaine.

Un débat qui gagne la France

La question ne restera pas cantonnée aux États-Unis. Depuis le 15 juin 2026, l’Assurance Maladie rembourse le Wegovy à 65 %, sous conditions strictes: un indice de masse corporelle d’au moins 40, ou de 35 accompagné d’une maladie associée, après l’échec d’un vrai accompagnement nutritionnel. L’obésité touchant plusieurs millions d’adultes dans le pays, le nombre de patients traités devrait grimper vite.

Plus ces injections se répandront, plus leurs effets, les bons comme les mauvais, se liront à grande échelle. Les prochaines études, françaises cette fois, diront si le cerveau des utilisateurs de l’Hexagone réagit comme celui des Américains passés au crible par Rutgers, ou si l’effet s’évapore une fois l’océan franchi.