Mardi, un médecin embarque à Kinshasa pour Paris. À bord, rien qu’un mal de tête. À l’atterrissage, la France tient son premier cas d’Ebola depuis le début de l’épidémie qui ravage l’Afrique centrale.
Un retour de mission qui bascule à l’atterrissage
L’homme n’est pas un voyageur ordinaire. C’est un médecin de l’ONG humanitaire Alima, rentré d’une mission dans l’est de la République démocratique du Congo, en plein cœur d’une zone où le virus circule. Le ministère de la Santé l’a confirmé mercredi 24 juin: il s’agit du premier cas positif identifié sur le sol national depuis le début de la flambée. Le patient était quasi asymptomatique en montant dans l’avion de ligne, avec pour seul signe des céphalées. Son état s’est légèrement dégradé pendant les heures de vol.
Tout s’est joué à la descente d’avion. Le malade a été isolé sans délai, puis transféré vers un établissement de santé de référence, chambre à pression négative et équipements dédiés. Sa charge virale, précise le ministère, reste « très faible ». Il passera vingt et un jours à l’isolement, soit la durée maximale d’incubation du virus, le temps d’écarter toute aggravation. Les autorités martèlent un point: le médecin a « totalement respecté les consignes sanitaires », des signalements préalables à son embarquement jusqu’à sa prise en charge à Paris.
Cinq passagers d’avion sous surveillance
Reste la question qui inquiète: et les autres voyageurs? La ministre de la Santé Stéphanie Rist a chiffré la réponse le soir même. Cinq personnes installées à proximité du médecin dans la cabine sont considérées comme de possibles cas contacts. Toutes ont été placées à l’isolement pour la même période de vingt et un jours. Le chiffre paraît faible, et il s’explique. Ebola ne se transmet pas par l’air, mais par contact direct avec les fluides corporels d’une personne déjà malade et symptomatique. Un passager quasiment sans symptôme contamine donc très difficilement son voisin de siège.
Une fois la maladie déclarée, elle frappe fort: fièvre brutale, vomissements, et dans les formes les plus sévères des hémorragies. C’est toute la logique de la fenêtre de vingt et un jours. Tant qu’aucun symptôme n’apparaît, le risque de transmission reste nul. Le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies, l’ECDC, juge d’ailleurs « très faible » le risque pour les habitants de l’Union. La France n’est pas le seul point de contact du continent. En mai, un ressortissant américain avait déjà été évacué vers l’Allemagne pour y être soigné. Et le pays connaît la procédure par cœur. En 2014, une infirmière volontaire contaminée au Liberia avait été rapatriée puis guérie dans un hôpital militaire français. Douze ans plus tard, la même mécanique se remet en marche, rodée.
Au Congo, l’épidémie la plus rapide du continent
Si la France gère un cas, le Congo en affronte des centaines. La maladie sévit dans l’est de la RDC et déborde déjà sur l’Ouganda voisin. L’Organisation mondiale de la santé a sonné l’alarme maximale le 17 mai, en déclarant une urgence de santé publique de portée internationale, son plus haut niveau. Au 25 juin, le ministère congolais de la Santé recensait 1 155 cas confirmés et 304 morts, avec 385 patients hospitalisés à l’isolement. La province de l’Ituri concentre l’essentiel des contaminations, plus d’un millier à elle seule, devant le Nord-Kivu et quelques cas au Sud-Kivu.
Les Nations unies parlent de l’épidémie d’Ebola la plus rapide jamais enregistrée sur le continent africain. Le premier mois a suffi à pulvériser les records de contaminations. Comme lors des précédentes flambées, les soignants congolais figurent parmi les premières victimes, exposés au plus près des malades. Sur le terrain, l’International Rescue Committee redoute un bilan très supérieur aux chiffres officiels: ses équipes estiment ne retrouver qu’un cas contact sur cinq. Pour chaque malade identifié, quatre personnes échappent peut-être au suivi. De l’autre côté de l’Atlantique, les autorités sanitaires américaines ont déjà rétabli un filtrage des voyageurs venus de la zone dans plusieurs grands aéroports.
Un vaccin existe, mais pas contre cette souche
Voilà ce que la plupart des bulletins oublient de préciser. Cette épidémie n’est pas due à la souche Zaïre, la plus connue et la plus meurtrière. Elle est provoquée par le virus Bundibugyo, une espèce bien plus rare, identifiée pour la première fois en 2007 dans l’ouest de l’Ouganda, où sa première apparition avait fait près de quarante morts. Le détail change tout. Le seul vaccin homologué contre Ebola, l’Ervebo, vise la souche Zaïre. Les études menées sur l’animal laissent penser qu’il protège mal, voire pas du tout, contre Bundibugyo.
L’OMS a tranché le 28 mai: elle déconseille de déployer ce vaccin pour l’épidémie en cours et a réuni ses experts afin d’évaluer des traitements et des candidats vaccins propres à cette souche. Médecins sans frontières, présente sur place, résume l’impasse. La riposte est plus difficile que d’ordinaire, car le manuel qui a permis de contenir les dernières flambées ne s’applique plus tout à fait. Le virus Bundibugyo tue moins que la souche Zaïre, capable d’emporter jusqu’à neuf malades sur dix. L’épidémie actuelle reste pourtant mortelle pour environ un patient confirmé sur quatre, et c’est déjà la plus grande flambée de Bundibugyo jamais documentée.
L’isolement du médecin français court jusqu’à la mi-juillet, le temps de confirmer que les cinq passagers restent indemnes. En Afrique centrale, l’OMS doit réévaluer son niveau d’alerte dans les prochaines semaines. Tant que la vaccination reste suspendue, c’est la vitesse du dépistage, là-bas, qui dira si d’autres cas isolés finissent par franchir les frontières de la région.