À Tirana, la police a ressorti les canons à eau cette semaine. En face, des manifestants agitaient des flamants roses en carton et des modèles gonflables. Cette image résume le bras de fer qui secoue l’Albanie depuis six semaines, autour d’un complexe de luxe porté par la belle-famille de Donald Trump.
Un oiseau rose contre les bulldozers
Tout a commencé fin avril, loin de la capitale. Des engins de chantier sont entrés dans la zone protégée de Pishë Poro-Narta, sur la côte adriatique, sans permis ni annonce publique. Les bulldozers ont abattu des pins, aplati des dunes, tracé des routes et déroulé des barbelés le long du rivage, raconte le média environnemental Mongabay, qui a enquêté sur place.
Le 30 mai, des vigiles privés ont molesté des habitants venus protester, sous les yeux de policiers restés passifs. La vidéo d’un manifestant traîné sur le sable a tourné en boucle. En quelques jours, la contestation a gagné Tirana. Le flamant rose, qui se rassemble par milliers dans la lagune voisine de Narta, s’est imposé comme l’emblème du mouvement. Les Albanais l’ont baptisé la « révolution des flamants roses ». « C’est l’endroit où je vais rencontrer les dieux », confie à Mongabay Hanais Mhilli, boulanger et guide de randonnée de 36 ans, croisé alors qu’il montait dans un bus pour rejoindre un rassemblement sur la plage.
Un complexe à 1,6 milliard signé Kushner
Au cœur du conflit, un projet touristique géant. Il est piloté par Affinity Partners, le fonds d’investissement de Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Le chantier doit s’étirer de l’île inhabitée de Sazan jusqu’à la côte, autour de la ville de Vlora. Coût annoncé pour la seule île : 1,6 milliard de dollars. Le Premier ministre Edi Rama évoque, lui, un ensemble à quatre milliards d’euros une fois la région entière comptée.
Les premiers plans, décrits par plusieurs médias américains dont CBS News, prévoient 800 chambres et suites, des villas, un parcours de golf, un casino et un parc aquatique. En janvier, Ivanka Trump s’est rendue en Albanie avec des architectes et a rencontré Rama, un déplacement lu comme le feu vert au chantier. Le chef du gouvernement assure que les Américains ne sont pas seuls : des investisseurs et architectes danois, français, grecs, japonais et turcs feraient aussi partie du tour de table.
Un delta grand comme deux fois Paris
Ce que les manifestants veulent sauver dépasse la carte postale. Le delta de la Vjosa, où se niche Narta, couvre une surface équivalente à deux fois Paris. On y a recensé plus de 2 300 espèces, dont une soixantaine menacées : pélican frisé, tortue caouanne, phoque moine de Méditerranée, et donc le flamant. La lagune, 40 kilomètres carrés d’eau saumâtre, accueille chaque hiver plus de 20 000 oiseaux migrateurs sur le grand couloir aérien qui relie l’Afrique à l’Europe.
Sa valeur dépasse largement les slogans. Une évaluation des 258 deltas méditerranéens, menée par les ONG EuroNatur et Riverwatch, conclut qu’aucun grand delta de la région n’est resté à peu près intact, sauf en Albanie. En 2023, la Vjosa devenait le premier parc national de rivière sauvage d’Europe, après une bataille qui avait fait reculer des projets de barrages. Le delta, lui, a rejoint en septembre 2025 une réserve de biosphère de l’UNESCO. « Le delta fait partie intégrante de la rivière sauvage. Écologiquement, on ne peut pas les séparer », insiste Besjana Guri, cofondatrice de l’association LUMI et lauréate 2025 du prix Goldman pour l’environnement.
Une loi taillée pour le chantier
Le point qui met le feu aux poudres tient à un détail juridique. Quand la Vjosa a été classée, le delta a été écarté du parc, laissé sous une protection plus faible qui tolère un « développement limité ». Début 2024, le gouvernement Rama a modifié la loi sur les zones protégées pour y autoriser des projets touristiques haut de gamme. Trois semaines plus tard, Affinity Partners dévoilait son plan. Des cartes avaient même déjà été redessinées pour caser un nouvel aéroport près de la lagune.
Or l’Albanie vise l’entrée dans l’Union européenne en 2030. Pour boucler le volet environnemental des négociations, elle devra précisément abroger cet amendement. « C’est une course pour construire avant de changer la loi », résume Aleksandër Trajçe, directeur de l’ONG albanaise PPNEA. « L’Italie et l’Espagne ont détruit des kilomètres de côte et tentent aujourd’hui de réparer. L’Albanie n’est pas obligée de refaire la même erreur. » Les défenseurs du site y voient une fenêtre que le pouvoir cherche à exploiter avant qu’elle ne se referme.
De l’écologie à la colère anti-Rama
En six semaines, la mobilisation a changé de nature. Née sur une plage, elle vise désormais tout un système. Le 9 juin, des dizaines de milliers de personnes ont marché de la place Skanderbeg jusqu’au bureau du Premier ministre. Les pancartes ne parlaient plus seulement d’oiseaux : « L’Albanie n’est pas à vendre », « Rama en prison ». Corruption, mainmise sur les médias et recul démocratique sont devenus les nouveaux mots d’ordre, portés par des familles, des étudiants et des Albanais qui ont connu la dictature communiste.
Le parquet anticorruption SPAK a ouvert une enquête et gelé les comptes bancaires d’une société liée au projet, rapporte le consortium de journalistes d’investigation OCCRP. Rama, lui, ne bouge pas. Il a qualifié la contestation d’« hystérie » gonflée par les médias étrangers, vanté un chantier capable de propulser son pays dans « la Ligue des champions » du tourisme mondial, et prévenu : « Il n’y a aucune chance que cet investissement s’arrête tant que je suis là. » Au sujet du tapage international, il avait glissé au site Politico : « Si ce n’était pas Jared, tout le monde s’en ficherait. »
Bruxelles agite la carte de l’adhésion
L’Union européenne a durci le ton. La Commission a averti à plusieurs reprises que l’Albanie devait supprimer sa loi sur les investissements stratégiques, celle qui offre une voie express aux projets favorisés en contournant les garde-fous écologiques. Faute de quoi, la marche vers l’adhésion pourrait caler. « Trois ans après la création du parc, le système fluvial va plus mal qu’avant », tranche Ulrich Eichelmann, de l’ONG viennoise Riverwatch, qui rappelle que 150 puits de pétrole bordent encore le cours moyen de la rivière et qu’une partie de son eau est déjà détournée vers l’irrigation.
Pour l’heure, aucun des deux camps ne recule. Le sort du delta dépend maintenant de l’enquête du SPAK et du prochain rapport de Bruxelles sur les progrès de Tirana, attendu à l’automne. En attendant, chaque soir dans la capitale, les flamants roses en carton défilent toujours.