Trois hommes armés, une élue poussée de force dans une voiture devant son domicile, des voisins qui préviennent aussitôt la police. Le 31 mai, dans l’État de Mexico, tout ressemblait à un enlèvement de plus. Six semaines plus tard, c’est la «victime» qui se retrouve sur le banc des accusés.

Nancy Nápoles Pacheco, maire de Tenancingo, une commune du centre du pays, avait elle-même signalé sa séquestration au ministère public. La machine s’est aussitôt emballée: patrouilles lancées, périmètre bouclé, familles prévenues. Les secours l’ont retrouvée quelques heures plus tard, seule, sur un chemin de terre près du hameau d’El Capulín, affirmant avoir échappé à ses ravisseurs. L’affaire aurait pu s’arrêter là. Le parquet de l’État de Mexico en a décidé autrement.

Les caméras ne montrent aucune lutte

En reprenant les images de vidéosurveillance, les enquêteurs cherchaient d’abord des indices sur les kidnappeurs. Ils sont tombés sur autre chose. Sur aucune séquence, pas de violence, pas de résistance, pas la moindre trace de contrainte. Selon le parquet mexicain, l’élue serait montée dans le véhicule sans le moindre geste de défense. Le quotidien Milenio, qui suit le dossier depuis le début, rapporte que ce constat a fait basculer toute l’enquête: pas de bagarre, pas de marques de liens sur les poignets, rien qui colle avec un rapt violent. Un enlèvement, même expéditif, laisse des traces: gestes de panique, tentative de fuite, appels au secours. Sur les images, rien de tout cela.

«Surtout, ne prévenez personne»

La suite, telle que la reconstitue le parquet, tient davantage de la mise en scène que du calvaire. Pendant sa prétendue captivité, la maire aurait indiqué à ses accompagnateurs les routes secondaires à emprunter pour éviter les caméras. Elle aurait ensuite pris le téléphone de l’un d’eux pour joindre un proche et lui demander de ne surtout pas alerter les autorités. Quand elle réalise que la police a déployé des dizaines d’hommes pour la localiser, tout lui échappe. D’après les déclarations relayées par Infobae et la chaîne TV Azteca, elle aurait alors réclamé d’être déposée sur un chemin isolé, avant de mimer sa fuite auprès de passants.

Les investigations pointent aussi vers son entourage direct. Avant le 31 mai, l’enquête aurait recensé près de 150 échanges téléphoniques entre le mari et le beau-frère de l’élue et les faux ravisseurs. Au fil de ces conversations, une somme aurait même été convenue pour rétribuer les hommes chargés de jouer les kidnappeurs. Une préparation méthodique, très loin de l’improvisation d’un gang qui repère sa cible au hasard.

40 millions de pesos, un trou à combler

Reste le mobile, et c’est là que le dossier change de nature. Selon le parquet, le scénario aurait été ficelé dès le mois de février par la maire, son mari José Roberto et son beau-frère Óscar. La rançon réclamée, 40 millions de pesos, soit près de 2 millions d’euros, aurait servi à masquer un détournement du même montant dans les caisses municipales. Autrement dit, un faux enlèvement pour justifier un vrai trou dans le budget de la ville. L’argent de la «libération» aurait comblé le vide laissé par l’argent envolé. Sur le papier, le plan se tenait presque: une rançon crédible, une victime éplorée, un coupable tout trouvé du côté du crime organisé.

Le procédé n’a rien d’exotique au Mexique, où les auto-enlèvements et les «séquestrations virtuelles» nourrissent régulièrement les faits divers. Ce qui rend ce cas si spectaculaire, c’est le profil de la principale suspecte: une élue en exercice, censée incarner l’autorité, accusée d’avoir retourné contre sa propre commune les codes du grand banditisme. L’État de Mexico, le plus peuplé du pays, a d’ailleurs vu défiler ces dernières années une longue série de maires poursuivis pour corruption, ce qui explique la fermeté immédiate du parquet.

Le mari et le beau-frère en cavale

Le calendrier judiciaire s’est emballé en trois semaines. Plainte le 31 mai, premières arrestations à Oaxaca le 11 juin, mise en accusation de la maire le 17 juin, puis renvoi de deux complices présumés devant un juge une dizaine de jours plus tard. Ces deux personnes, identifiées par la justice comme Karla Valeria et Víctor Manuel, rejoignent une procédure qui vise désormais six suspects au total. Le mari et le beau-frère de la maire, eux, restent introuvables.

Quant à l’intéressée, elle rejette tout en bloc. Elle assure que les finances de sa commune «sont saines», dénonce une manipulation du parquet et est allée jusqu’à menacer de poursuivre les journalistes qui ont exposé l’affaire. Sa version se heurte pourtant aux images de vidéosurveillance et aux relevés téléphoniques versés au dossier.

Le parti au pouvoir prend ses distances

La réaction politique n’a pas traîné. Morena, la formation de la présidente Claudia Sheinbaum et parti dominant au niveau national, a suspendu les droits partisans de Nancy Nápoles et l’a écartée d’une responsabilité qu’elle occupait au sein de l’organisation. Une façon de couper les ponts avant l’audience, alors que le dossier fait la une de la presse mexicaine, d’Aristegui Noticias à Proceso, depuis la mi-juin.

Service civique ou seize ans de prison

Tout se jouera le 9 juillet. Ce jour-là, le parquet doit formaliser son accusation contre la maire lors d’une audience d’imputation. L’enjeu n’a rien de symbolique. Si le juge estime qu’elle s’est bornée à se faire passer pour une victime, la loi mexicaine prévoit jusqu’à 700 journées de travail d’intérêt général, sans prison. S’il retient qu’elle a orchestré la mise en scène, la peine peut grimper jusqu’à seize ans derrière les barreaux. Au delà de la sanction, l’affaire écorne un peu plus la confiance dans des institutions locales déjà fragilisées par une longue série de scandales. Entre le service civique et la cellule, quelques heures d’audience suffiront à trancher.