Un jeune Américain sur cinq a déjà confié son mal-être à une intelligence artificielle. Près des deux tiers d’entre eux ne l’ont dit à personne, ni à leurs parents, ni à leurs amis.
Un confident disponible à trois heures du matin
La scène n’a rien d’un cas isolé. Un adolescent n’arrive pas à dormir, rumine une angoisse, ouvre une application et se met à écrire. En face, une machine répond aussitôt, sans juger, sans facturer la séance, sans rien répéter au lycée le lendemain. Pour une génération qui peine à décrocher un rendez-vous chez le psychologue et redoute le regard des adultes, l’IA conversationnelle coche toutes les cases.
Une étude publiée en juin dans la revue médicale JAMA Pediatrics chiffre le phénomène pour la première fois à grande échelle. Financée par l’Institut national américain de la santé mentale, elle a interrogé un millier de jeunes de 12 à 21 ans. Verdict : 19 % déclarent avoir sollicité une IA pour un problème de santé mentale au cours de l’année écoulée, contre 13 % douze mois plus tôt. Rapporté à l’ensemble du pays, cela représente environ 8 millions d’adolescents et de jeunes adultes.
Les chercheurs relèvent deux fractures. Les filles s’y tournent deux fois plus souvent que les garçons. Et les 18-21 ans devancent largement les collégiens. Reste la donnée qui inquiète le plus : 63 % de ceux qui ont parlé de leur moral à un agent conversationnel n’en ont informé aucun proche. Le soutien se joue en silence, hors de tout radar familial ou médical.
La France est déjà en plein dedans
Le phénomène ne s’arrête pas aux frontières américaines. Une enquête de la CNIL et du groupe mutualiste VYV, confiée à Ipsos BVA et menée auprès de 3 800 jeunes de 11 à 25 ans en France, en Allemagne, en Suède et en Irlande, dresse un tableau proche. Dans l’Hexagone, près de neuf jeunes sur dix utilisent une IA conversationnelle. Un sur deux y aborde des sujets personnels ou intimes. Un tiers la considère comme un « psy » dans certaines situations, une proportion qui grimpe à 46 % chez ceux qui souffrent d’anxiété.
Le terreau est favorable. En France, plus d’un jeune sur quatre présente les signes d’un trouble anxieux, dans un système de soins jugé cher et difficile à décrypter. Là où le rendez-vous chez un professionnel se compte parfois en semaines d’attente, la réponse de la machine tombe en trois secondes.
Une confiance qui dépasse la vigilance
Le vrai problème tient moins à l’usage qu’à l’aveuglement qui l’accompagne. Toujours selon l’enquête européenne, 69 % des jeunes estiment qu’une IA peut donner des conseils fiables, et un sur deux pense qu’elle garde leurs échanges secrets. Or seuls 32 % savent réellement ce que deviennent les données qu’ils lui livrent. L’écart est vertigineux : on confie ses pensées les plus intimes à un outil dont on ignore le fonctionnement.
La suite n’a rien de théorique. Un tiers des jeunes ayant abordé un sujet personnel avec une IA se sont déjà sentis mal à l’aise face à un conseil reçu. « Les systèmes d’IA ne sont que des outils : des machines et non des humains », rappelle Marie-Laure Denis, présidente de la CNIL, qui réclame davantage de transparence sur les données collectées.
Quand la machine dérape
Aux États-Unis, plusieurs familles ont porté l’affaire en justice après des drames. Elles accusent des plateformes d’agents conversationnels d’avoir entretenu des échanges dangereux avec des adolescents fragiles, au lieu de les orienter vers une aide réelle. En janvier, la société Character.AI et Google ont conclu un accord amiable avec cinq familles dont les enfants s’étaient donné la mort ou avaient subi de graves préjudices, selon le magazine Time. Les montants sont restés confidentiels.
Ces procédures visent un angle mort. Un agent conversationnel n’a ni jugement clinique, ni obligation de signalement, ni capacité à percevoir la détresse dans une voix ou un silence. Conçu pour plaire et prolonger la discussion, il risque de valider ce qu’un professionnel chercherait à désamorcer. C’est exactement le reproche que formulent les plaignants.
New York dégaine la première loi
Le législateur commence à bouger. En juin, l’État de New York a adopté un texte, voté à l’unanimité par ses deux chambres, qui interdit aux entreprises de proposer des IA « compagnons » aux mineurs de moins de 18 ans. Chaque infraction expose à une amende pouvant atteindre 25 000 dollars. C’est l’une des premières lois américaines à fixer une limite d’âge pour ce type d’outil.
Les entreprises tentent de prendre les devants. Character.AI a annoncé la fin des conversations libres pour les moins de 18 ans. OpenAI a déployé un contrôle parental sur ChatGPT et sur son générateur de vidéos Sora. Des spécialistes ont pourtant montré, dès leur sortie, à quel point ces garde-fous se contournaient facilement pour un adolescent un peu débrouillard.
Encadrer sans diaboliser
Ni la CNIL ni les chercheurs ne réclament l’interdiction pure et simple. L’enquête européenne montre que les jeunes restent attachés à leurs proches, qui demeurent leurs premiers interlocuteurs, et que 85 % d’entre eux veulent plus d’informations sur les risques. Le régulateur français et le groupe VYV ont lancé une initiative baptisée AI*me pour bâtir, à l’échelle du continent, des repères de confiance sur la santé mentale et la protection des données.
Le vrai test viendra de l’application concrète de ces règles. Le règlement européen sur l’intelligence artificielle monte en puissance d’ici 2027, et d’autres États américains observent l’expérience new-yorkaise avant de légiférer à leur tour. En attendant, des millions d’adolescents raconteront, ce soir encore, leurs angoisses à une machine qui ne dort jamais.
Si vous êtes en souffrance ou inquiet pour un proche, le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.