Un robot pour répondre à vos questions de santé, un autre pour épauler un million de fonctionnaires, et 655 millions d’euros pour financer le tout. La France veut désormais une IA souveraine, la sienne, et le plus loin possible des géants américains.
Un robot santé s’installe sur Ameli
C’est la mesure qui touchera le plus grand nombre. Le gouvernement prévoit d’installer un chatbot santé public sur Ameli, le portail que consultent déjà des millions d’assurés. Sa mission : répondre aux questions médicales des Français et les aiguiller vers le bon interlocuteur, médecin, pharmacien ou service d’urgence, avant qu’ils ne se perdent dans les forums et les moteurs de recherche.
L’idée n’a rien d’anodin. Chercher ses symptômes en ligne mène souvent au pire diagnostic possible, quand ce n’est pas à la panique. Les cabinets débordés, eux, peinent à absorber les questions simples, celles qui n’exigent pas une consultation. Un assistant public, adossé à des données fiables, pourrait filtrer une partie de cette demande et désengorger le reste.
Reste la question qui fâche : qui détiendra ces échanges ? Le gouvernement insiste sur un point, les données de santé resteront gérées par une plateforme publique française, jamais par une société étrangère. Sur un terrain aussi sensible que le dossier médical, l’argument porte, car ces informations comptent parmi les plus convoitées du marché numérique.
Un assistant pour un million d’agents publics
Deuxième chantier, moins visible mais plus massif. L’État veut déployer L’Assistant, un agent conversationnel unique et souverain, auprès de l’ensemble de ses agents avant la fin de l’année 2026. Près d’un million de fonctionnaires d’État pourraient s’en servir pour rédiger, résumer ou trier des documents, et consacrer le temps gagné à leurs missions plutôt qu’à la paperasse.
Selon franceinfo, cet assistant s’appuiera sur les modèles de Mistral, la start-up française devenue le porte-drapeau tricolore face à OpenAI, le créateur de ChatGPT, et à Google. Valorisée en milliards et courtisée jusqu’à Washington, l’entreprise sert de pari national. Le choix dépasse le symbole : confier la machine à un acteur français, c’est garder la main sur les textes administratifs qu’on lui donne à lire.
La souveraineté, le vrai fil rouge
Derrière ces outils, une obsession revient à chaque annonce : dépendre le moins possible de l’étranger. Le signal le plus parlant vient du renseignement. Pour analyser ses données, la Direction générale de la sécurité intérieure a retenu la société française ChapsVision et écarté l’américain Palantir, longtemps incontournable dans les services secrets. Voir l’État tourner le dos à un fournisseur aussi installé en dit long sur la nouvelle priorité.
Le reste suit la même ligne. Le portail d’IA générative des Armées, baptisé GenIAI, sera étendu aux ministères de l’Intérieur et de la Justice. Une plateforme de données publiques doit voir le jour pour nourrir les projets d’intérêt général en chiffres démographiques, économiques ou géographiques. Quant aux 655 millions d’euros promis, débloqués via le plan France 2030, ils doivent aussi alimenter les capacités de calcul européennes, dans le sillage des gigafactories d’IA lancées par la Commission européenne.
L’IA brandie comme outil d’économies
Le gouvernement ne cache pas l’autre motivation : l’argent. Sébastien Lecornu, qui a détaillé ces sept annonces le 16 juin en amont du salon VivaTech, a prévenu que le recours à l’intelligence artificielle deviendrait l’un des critères d’arbitrage du prochain budget, celui de 2027. Traduction : les ministères qui automatisent pour dépenser moins, sans dégrader le service, seront mieux servis que les autres.
La méthode prolonge le plan Osez l’IA, lancé un an plus tôt, qui vise à diffuser la technologie dans toute l’économie, la totalité des grandes entreprises, 80 % des PME et des sociétés de taille intermédiaire, la moitié des très petites entreprises d’ici 2030. L’État se pose en modèle avant de convaincre le privé, avec un réseau d’ambassadeurs et des aides au diagnostic pour les patrons hésitants.
Une course mondiale où la France part de loin
Le pari n’a rien d’évident. Dans la bataille de l’IA, les mastodontes s’appellent OpenAI, Google, Microsoft ou les groupes chinois, tous adossés à des moyens sans commune mesure. L’Europe, longtemps spectatrice, tente de rattraper son retard en misant sur des usines de calcul partagées et des projets communs entre États. La France y ajoute sa carte nationale, Mistral, et un argument que les Américains ne peuvent pas vendre : des outils publics, hébergés sur le sol européen, dont les administrations gardent les clés. Encore faut-il transformer cette promesse politique en logiciels qui fonctionnent, et vite, avant que les habitudes ne se prennent ailleurs.
Beaucoup de promesses, encore peu de preuves
Reste le plus dur : livrer. Aucun de ces outils n’est encore entre les mains du public, et la France avance sur un terrain semé d’échecs, celui des grands projets informatiques publics souvent en retard et au-dessus du budget. Un robot médical devra démontrer qu’il ne se trompe pas sur des questions de santé, là où les IA grand public inventent encore des réponses. Un assistant maison devra séduire des agents habitués aux outils américains. Et 655 millions d’euros pèsent peu face aux dizaines de milliards que les États-Unis et la Chine injectent dans le secteur.
Le calendrier, lui, est posé. L’Assistant est promis à tous les fonctionnaires d’ici la fin 2026, et le chatbot d’Ameli suivra la même vague. Pendant ce temps, l’IA s’invite dans le quotidien par la petite porte, avec les réponses automatiques de Google attendues en France cet été. L’État, cette fois, a choisi de ne pas regarder passer le train.