Il a la peau en silicone, des cheveux qui paraissent vrais et des yeux motorisés qui suivent chacun de vos gestes. Il coûte le prix d’une petite voiture, parfois celui d’un studio. Et en une seule journée, 13 361 personnes l’ont commandé.
Le 30 juin, à Shenzhen, l’entreprise chinoise UBTech a présenté l’UWORLD U1, qu’elle décrit comme le premier robot humanoïde « ultra-bionique » produit en série au monde. Derrière le jargon, une promesse simple et un peu vertigineuse : un androïde à visage humain, censé tenir compagnie à celles et ceux qui vivent seuls.
Une peau qui imite l’épiderme, un regard qui vous cherche
La finition est ce qui frappe d’abord. UBTech a recouvert son robot d’une peau de silicone qui reproduit le grain et la texture d’une vraie peau. Les cheveux semblent naturels. Les yeux, motorisés, se tournent vers la personne qui parle et la fixent.
Sous cette enveloppe, la mécanique suit. Le U1 revendique 88 degrés de liberté et une colonne cervicale à double pivot, de quoi reproduire environ 90 % des mouvements humains de base. Un système d’actionneurs synchronise les lèvres avec la parole en moins de 20 millisecondes, et la machine réagit en une demi-seconde, selon la présentation du constructeur. L’effet recherché : une conversation qui ne ressemble pas à un échange avec un distributeur automatique.
Lire vingt émotions sur un visage, vraiment ?
Le cœur du produit, c’est son cerveau. UBTech affirme avoir conçu « le premier grand modèle de langage sensible aux émotions » pensé pour la compagnie de longue durée. Le robot dit reconnaître plus de vingt états émotionnels différents, avec une précision supérieure à 90 %. Une mémoire baptisée Agent Memory OS lui permet de se souvenir des conversations passées, et un mode « soin proactif » l’autorise à réagir sans qu’on prononce le moindre mot-clé. Le tout repose sur une architecture que la firme compare à un cerveau « rapide et lent » : des réflexes en une fraction de seconde d’un côté, un raisonnement plus lent nourri par des modèles de plusieurs centaines de milliards de paramètres de l’autre.
Reste que ce chiffre de 90 % mérite prudence. Depuis des années, des chercheuses comme la psychologue Lisa Feldman Barrett rappellent qu’on ne lit pas une émotion sur un visage comme on lit l’heure sur une horloge. Un sourcil froncé peut traduire la colère, la concentration ou une simple migraine. Vendre une machine capable de décoder nos sentiments tient encore largement de l’argument commercial.
Jusqu’à 128 000 euros, livraison en septembre
Trois versions coexistent. Le U1 Lite se limite à un demi-buste, le U1 Pro offre un corps entier, et le U1 Ultra vise les mouvements les plus dynamiques. Les prix démarrent à 119 800 yuans, environ 14 000 euros, et grimpent jusqu’à 990 000 yuans pour le modèle haut de gamme, soit près de 128 000 euros. Les premiers exemplaires masculins mesurent 1,83 mètre, les féminins 1,69 mètre, pour un poids réduit de moitié par rapport à un humain.
UBTech n’est pas un inconnu. Cotée à Hong Kong, l’entreprise fabrique déjà des robots Walker et a testé ses machines dans des usines et des postes-frontières. Les premières livraisons de l’U1 sont annoncées pour le 16 septembre. D’ici là, les 13 361 commandes enregistrées le jour du lancement restent des promesses sur le papier.
Quatre-vingt-dix millions d’adultes seuls
UBTech avance une raison, et des chiffres qui parlent d’eux-mêmes. En Chine, plus de 90 millions d’adultes vivent seuls et 118 millions de personnes âgées sont des « nids vides », sans enfant au foyer. L’entreprise estime qu’entre 10 et 20 % des personnes isolées répondent aux critères cliniques d’un trouble mental.
Le problème dépasse la Chine. En 2023, l’Organisation mondiale de la santé a rangé la solitude parmi les grandes menaces sanitaires et lancé une commission sur le lien social. En France, l’INSEE observe que les ménages d’une seule personne sont devenus les plus nombreux du pays. Un marché existe donc, immense, et UBTech compte s’y installer avant les autres. Le Japon avait défriché le terrain il y a longtemps, avec le petit phoque thérapeutique Paro ou le robot câlin Lovot. Aucun n’affichait ce visage d’adulte grandeur nature.
Le visage d’un proche disparu
C’est la partie qui dérange. Dans le cadre d’un programme caritatif, UBTech prévoit d’offrir 100 robots personnalisés en 2026 à des publics fragiles : enfants séparés de leurs parents, personnes âgées isolées, familles en difficulté. Chaque unité pourra recourir à une reconstruction faciale en 3D et à un clonage de la voix pour recréer une personne précise.
Autrement dit, le robot peut porter le visage et la voix d’un proche disparu. L’idée n’est pas neuve, et elle inquiète. En 2024, des éthiciens de l’université de Cambridge alertaient déjà sur les « deadbots », ces avatars de défunts qui risquent d’enfermer les vivants dans un deuil sans fin. S’ajoute le vieux malaise de la « vallée dérangeante » décrit dès 1970 par le roboticien Masahiro Mori : plus une machine nous ressemble sans être tout à fait humaine, plus elle nous met mal à l’aise. Consciente de ces craintes, l’entreprise promet un traitement des données « en local d’abord », avec un recours minimal au cloud et des protections matérielles gérées par l’utilisateur.
La course aux humanoïdes s’emballe
UBTech ne court pas seule. Tesla peaufine son Optimus, l’américain Figure enchaîne les levées de fonds, la start-up 1X vend son Neo pour la maison, et Unitree casse les prix avec des humanoïdes à quelques milliers d’euros. Boston Dynamics a converti son Atlas à l’électrique, Agility Robotics glisse ses Digit dans les entrepôts, et Pékin a fait des robots humains une priorité industrielle nationale. La plupart de ces machines visent l’usine, l’entrepôt ou les corvées domestiques. Le pari d’UBTech est différent : miser sur la peau, le regard et la conversation, quitte à s’aventurer sur le terrain glissant des sentiments.
Le 16 septembre dira si un visage de silicone et un modèle de langage suffisent à tenir compagnie. Il faudra aussi voir si la fameuse lecture des émotions résiste hors des démonstrations soignées, et comment les régulateurs réagiront à des androïdes capables d’emprunter les traits d’un vivant, ou d’un mort.