Quatre mois qu’il dirige l’Iran sur le papier. Quatre mois que personne ne l’a vu. Depuis sa nomination le 9 mars, le nouveau Guide suprême Mojtaba Khamenei n’a laissé ni photo, ni discours, ni la moindre apparition publique.

Le malaise éclate au grand jour cette semaine. Téhéran déroule pour son père, Ali Khamenei, des funérailles hors normes. Le fils censé lui succéder, lui, brille par son absence.

Un Guide nommé, jamais montré

Le 28 février, Ali Khamenei meurt à Téhéran dans une frappe conjointe des États-Unis et d’Israël, au premier jour de la guerre qui oppose les trois pays. Quatre autres responsables périssent avec lui. L’Iran confirme le décès le 1er mars. L’homme aura régné trente-sept ans, depuis 1989, deuxième Guide de la République islamique après Rouhollah Khomeini, le fondateur de la révolution de 1979.

Neuf jours plus tard, l’Assemblée des experts, ce collège de 88 religieux chargé de désigner le chef suprême, tranche en une seule session. Elle choisit Mojtaba Khamenei, 56 ans, fils du défunt. La décision surprend peu les spécialistes : on présentait ce fils discret comme l’héritier probable depuis des années. Jamais élu, jamais candidat à quoi que ce soit, il a passé sa carrière dans l’ombre de son père, à tisser des liens serrés avec les Gardiens de la révolution, le bras armé du régime. Al Jazeera le résumait d’une formule : le « gardien » du vieux Guide. Sauf qu’à peine nommé, l’héritier s’est volatilisé.

De père en fils, dans une République

Le choix a une saveur particulière. La République islamique est née en 1979 du renversement d’une monarchie héréditaire, celle du chah. Quarante-sept ans plus tard, elle vient de transmettre son poste suprême d’un père à son fils. Plusieurs analystes y lisent un signe de continuité plutôt que de rupture. Pour Rami Khouri, chercheur à l’Université américaine de Beyrouth, la nomination tient aussi de « l’acte de défiance » : une manière de signifier à Washington et à Israël que le système survivra à la mort de son chef. Le fils passe pour aussi intransigeant que le père, sinon davantage.

Grièvement blessé, puis disparu

L’éclipse remonte peut-être à la nuit du 28 février. Selon le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth, Mojtaba Khamenei aurait été touché par l’attaque qui a tué son père, et en serait ressorti « grièvement blessé, probablement défiguré ». En avril, l’agence Reuters affirmait qu’il se remettait de graves blessures au visage et aux jambes. Téhéran admet du bout des lèvres qu’il a été atteint, sans jamais préciser la gravité.

Impossible, à ce stade, de démêler le vrai du calcul politique. Un dirigeant que l’on cache peut soigner ses plaies loin des regards. Il peut tout aussi bien éviter de s’offrir à une seconde frappe. Les deux hypothèses cohabitent, et aucune image ne vient les départager.

Des funérailles à 20 millions de personnes

La mise en scène du deuil, elle, ne laisse rien au hasard. Du 4 au 9 juillet, l’Iran organise pour Ali Khamenei des cérémonies à Téhéran, Qom et Mashhad. Les autorités annoncent entre 15 et 20 millions de participants, de quoi en faire les plus grandes funérailles d’État jamais vues dans le pays. Le gouvernement affrète les bus, distribue les repas, loge les fidèles venus des provinces.

Au Grand Mosalla de Téhéran, le corps du défunt a été exposé sous une vitrine de verre. Dans une chaleur écrasante, la foule se frappe la poitrine au rythme des lamentations, les pleurs des femmes percent le vacarme. Dimanche, trois des fils de l’ayatollah se sont montrés, apparition rare pour cette famille repliée sur elle-même. Le quatrième, celui qui a hérité du pouvoir, n’était nulle part. NPR, CNN et l’AFP, présents sur place, dressent le même constat : le nouveau maître du pays manque à l’appel de son propre père.

Alors, qui gouverne vraiment ?

Un pays de près de 90 millions d’habitants ne se met pas en pause. Sans le Guide, la machine tourne grâce à quelques hommes. Le président Masoud Pezeshkian, seule figure élue au suffrage direct, occupe le devant de la scène, même si la Constitution rogne sévèrement ses pouvoirs. C’est lui qui saluait en mars une « nouvelle ère de dignité et de force ».

Le reste s’est joué dans le sang. Ali Larijani, chargé de la sécurité nationale au lendemain de l’attaque, a depuis été tué à son tour. Pezeshkian l’a remplacé par Mohammad Bagher Zolghadr, sous la pression des Gardiens de la révolution. À la tête de ce corps d’élite, Ahmad Vahidi a pris le commandement après l’élimination de ses deux prédécesseurs. Le Council on Foreign Relations, cercle de réflexion américain qui suit la transition iranienne, décrit un pouvoir éclaté entre clercs, militaires et politiques, sans centre de gravité clair tant que le Guide reste muet.

Une cible plus qu’un chef

L’invisibilité de Mojtaba Khamenei n’a rien d’un caprice. Dès sa désignation, Donald Trump avait prévenu : « Il devra obtenir notre feu vert. Sinon, il ne durera pas longtemps. » Le sénateur républicain Lindsey Graham s’est fait plus cru encore, promettant au fils « le même sort que son père ». Israël, de son côté, a juré d’abattre tout remplaçant. Pour le nouveau Guide, se montrer revient à se désigner comme cible.

Le régime, lui, mise sur la défiance. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a raillé les exigences de Washington en lançant que l’avenir de l’Iran se déciderait « par la fière nation iranienne, pas par la bande d’Epstein ». Moscou a promis un soutien « sans faille », Pékin s’est opposé à toute frappe visant le successeur. Reste la question que personne, à Téhéran, ne pose à voix haute : un Guide que l’on ne voit jamais dirige-t-il encore ?

Les cérémonies s’achèvent le 9 juillet. Si Mojtaba Khamenei ne reparaît pas d’ici là, pas même pour enterrer son père, les spéculations sur son état réel, physique autant que politique, n’en grossiront que davantage.