À Attécoubé, un quartier du nord d’Abidjan, la terre a cédé d’un seul coup. Une vingtaine d’habitants sont morts, ensevelis sous la boue après un glissement de terrain. C’est le visage le plus brutal d’une saison des pluies qui a déjà coûté la vie à 59 personnes en Côte d’Ivoire depuis le mois de mai, et jeté des milliers d’autres sur les routes.
Quatre pays frappés en même temps
Le drame ivoirien n’est pas isolé. Depuis la fin juin, une même vague de pluies diluviennes s’abat sur une large bande de l’Afrique de l’Ouest. Le Togo, le Ghana et le Nigeria subissent le même déluge, presque au même moment. Les capitales encaissent des trombes d’eau que leurs réseaux d’évacuation, souvent saturés ou bouchés par les déchets, ne parviennent plus à absorber.
Au Ghana voisin, au moins douze personnes ont péri en début de semaine, une partie d’Accra se retrouvant les pieds dans l’eau. Le président John Mahama a confirmé ce bilan et débloqué l’équivalent de 26,5 millions de dollars pour les secours. Au Togo, les autorités ont activé leur plan d’urgence, le fameux dispositif Orsec, après la montée des eaux dans le Grand Lomé. Le bilan ivoirien de 59 morts, avancé par le gouvernement et repris par l’agence panafricaine APA, dépasse déjà celui de toute la saison précédente. D’un pays à l’autre, le scénario se répète : des quartiers populaires bâtis dans des zones inondables, des canaux obstrués, et une pluie qui tombe plus fort que prévu.
Reloger 60 000 personnes, la promesse d’Abidjan
Face à l’ampleur des dégâts, le gouvernement ivoirien a promis d’agir sur la cause plutôt que sur les symptômes. Son porte-parole a annoncé l’identification de deux sites destinés à accueillir 12 000 logements à loyer modéré, censés reloger à terme près de 60 000 personnes aujourd’hui installées dans des zones à risque. Des routes coupées et des ponts fragilisés compliquent déjà l’acheminement des secours vers les zones les plus isolées. Le président Alassane Ouattara a de son côté évoqué des solutions durables, loin des réponses d’urgence qui suivent chaque catastrophe.
La tâche s’annonce colossale. À Abidjan, des générations entières se sont installées sur des flancs de collines ou en bordure de lagune, faute de terrains abordables ailleurs. Déplacer ces familles suppose de leur offrir un ailleurs viable, proche de leur travail et de leurs écoles. Sans quoi, les habitants reviennent s’installer là où ils vivaient, et le cycle recommence à la saison suivante.
L’eau stagnante, le danger d’après
Quand la pluie s’arrête, les ennuis, eux, continuent. L’eau qui croupit dans les rues devient un terrain de jeu pour les moustiques et un vecteur de maladies. Après les grandes crues de 2024, l’Organisation mondiale de la santé avait alerté sur la flambée des cas de choléra et de paludisme dans les zones sinistrées. Les familles relogées dans des écoles ou des bâtiments publics, entassées, sans eau potable fiable, y sont les premières exposées.
À cela s’ajoutent les récoltes emportées et les commerces noyés, dans des économies où beaucoup vivent au jour le jour. Une inondation n’efface pas seulement des maisons, elle efface des mois de revenus, parfois des années d’économies patiemment mises de côté. C’est souvent là que se joue le vrai drame, longtemps après que les caméras sont reparties.
Ce que la mousson ne fait plus comme avant
Ces pluies n’ont rien d’un accident isolé. Les climatologues observent depuis plusieurs années un dérèglement de la mousson ouest-africaine. La large bande de nuages qui arrose la région chaque été, la zone de convergence intertropicale, se décale vers le nord et déverse des quantités d’eau inhabituelles sur des sols qui n’y sont pas préparés. Des pans entiers du Sahara, où il ne pleut presque jamais, ont vu des lacs apparaître après avoir reçu en quelques mois l’équivalent d’une année de précipitations.
Le collectif de scientifiques World Weather Attribution, spécialisé dans le lien entre événements extrêmes et réchauffement, a documenté cette bascule. Ce qui relevait autrefois d’un épisode tous les dix ans revient désormais tous les deux à cinq ans dans le Sahel. La région se réchaufferait par endroits 50 % plus vite que la moyenne planétaire, un rythme qui bouscule le calendrier des saisons et gonfle la violence des orages.
2024, l’année des 1 500 morts
Pour mesurer ce qui se joue, il suffit de remonter d’un an. En 2024, des inondations comparables avaient tué plus de 1 500 personnes à travers l’Afrique de l’Ouest et centrale, du Nigeria au Tchad en passant par le Niger et le Mali. Plus d’un million d’habitants avaient dû fuir leur maison. L’Organisation mondiale de la santé avait alors chiffré à plus de quatre millions le nombre de personnes touchées.
Ces chiffres racontent une injustice devenue banale. Les pays qui paient le prix fort figurent parmi ceux qui émettent le moins de gaz à effet de serre. Ils manquent d’infrastructures, de digues, de systèmes d’alerte, et encaissent des pluies dont l’intensité augmente sans qu’ils y soient pour grand-chose. La Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge décrit une région prise en étau entre pauvreté, urbanisation anarchique et climat déréglé.
Le plus inquiétant tient au calendrier. En Afrique de l’Ouest, la saison des pluies ne culmine généralement qu’en août et septembre. Autrement dit, le bilan de 59 morts en Côte d’Ivoire, aussi lourd soit-il, pourrait n’être qu’une étape avant les semaines les plus dangereuses. Les prochaines averses diront si les digues de fortune et les promesses de relogement tiennent la distance.