Ce soir, plus de 850 000 tirs de feux d’artifice doivent illuminer le ciel de Washington. Au même moment, un Américain sur deux juge que le rêve promis en 1776 est devenu hors de portée pour la plupart des gens. Le pays fête un quart de millénaire d’existence sans trop savoir s’il croit encore à ce qu’il célèbre.
Le plus grand feu d’artifice de son histoire
Le 4 juillet 1776, treize colonies signaient à Philadelphie leur déclaration d’indépendance. Deux cent cinquante ans plus tard, la capitale fédérale voit les choses en très grand. Le spectacle prévu sur le National Mall doit durer quarante minutes et aligner plus de 850 000 effets pyrotechniques, tirés depuis dix sites et huit barges ancrées sur le Potomac. Les organisateurs visent un record du monde.
Donald Trump doit monter sur scène vers 21h45, heure de la côte est, juste avant le bouquet final. Sa présence a fait classer la soirée en « National Special Security Event », le plus haut niveau de sécurité, avec survols militaires et un filtrage des spectateurs rarement vu un 4-Juillet. Plusieurs médias américains, dont CNN, notent que le président s’est installé au centre d’une commémoration censée rassembler au-dessus des partis. Certains y voient une fierté nationale assumée, d’autres un meeting déguisé. Ailleurs dans le pays, des milliers de villes déroulent leurs propres défilés, barbecues et concerts, du petit feu de bourgade aux grands shows des métropoles.
Un rêve que 46 % jugent réservé à quelques-uns
Derrière la fête, un doute tenace. D’après un sondage Gallup publié pour l’anniversaire, seuls 46 % des Américains pensent que tout le monde, dans leur pays, a vraiment sa chance de réussir. Le chiffre tranche avec les 78 % qui jugent important de continuer à viser ce rêve, et avec les 69 % qui restent persuadés qu’ils y arriveront, eux, à titre personnel. On tient à l’idéal, on doute qu’il soit tenu pour tous.
Une autre enquête, menée par CNBC en juin, enfonce le clou : 51 % des adultes interrogés estiment que le rêve américain est aujourd’hui hors d’atteinte pour la plupart des gens. L’Archbridge Institute, un centre de réflexion qui mesure la question chaque année, apporte une nuance. Deux Américains sur trois y croient encore pour eux-mêmes. Le rêve tient donc mieux comme espoir intime que comme promesse partagée. Les économistes pointent souvent les mêmes coupables, le coût du logement et l’endettement étudiant, qui repoussent l’âge du premier achat immobilier et pèsent sur le moral des plus jeunes.
Un sondage réalisé pour les 250 ans par l’institut du Britannique Lord Ashcroft confirme cette fracture entre générations : les moins de 35 ans doutent bien plus que leurs aînés d’un ascenseur social encore en état de marche. Le contraste avec 1976 est saisissant. Il y a cinquante ans, pour son bicentenaire, l’Amérique célébrait dans un climat d’optimisme retrouvé, tout juste sortie du Vietnam et du Watergate. Un demi-siècle plus tard, l’ambiance vire au gris.
Une nation qui fête sans être d’accord
La BBC résume la période d’une formule : le rêve américain a survécu deux siècles et demi, « mais de justesse ». Le quotidien canadien La Presse parle, lui, de « fêtes désunies ». Sur le National Mall, la journée fait cohabiter deux Amériques. Celle des reconstitutions en tricorne et perruque poudrée, attachée à l’histoire. Et celle venue pour le spectacle présidentiel.
Les organisateurs de « Freedom 250 », la structure chargée des festivités, n’ont toujours pas dévoilé le budget total de l’opération. La célébration ne s’arrête pas à ce samedi. Une « Task Force 250 » pilote une année entière d’événements, lancés dès mai 2025 et prévus jusqu’à la fin 2026 : foire géante sur le Mall, courses, régate de grands voiliers. Le tout se déroule pendant que le pays coorganise la Coupe du monde de football, autre vitrine mondiale offerte aux États-Unis cet été.
Sans Rochambeau, pas de Yorktown
Un point que la fête américaine met rarement en avant : sans la France, ce 4-Juillet n’aurait sans doute jamais eu de suite. Le 6 février 1778, Paris devient le premier pays à reconnaître officiellement les jeunes États-Unis en signant un traité d’alliance. Des dizaines d’officiers français traversent l’Atlantique, à commencer par le marquis de La Fayette, dont le nom orne encore des centaines de rues, de parcs et d’écoles outre-Atlantique.
Surtout, Louis XVI envoie 6 000 hommes commandés par le comte de Rochambeau. En octobre 1781, à Yorktown, l’arrivée d’une flotte française au large de la Virginie coupe l’armée britannique de la mer et scelle sa reddition. Sans ce coup de force naval, George Washington n’aurait probablement pas piégé les troupes de Cornwallis. L’aide n’a pourtant rien eu de symbolique. Pour financer cette guerre lointaine, la monarchie française creuse une dette colossale, au point de précipiter la crise budgétaire qui débouchera, treize ans plus tard, sur sa propre Révolution. La France a en partie payé l’indépendance américaine de la sienne.
Un siècle après Yorktown, elle offrira encore la statue de la Liberté, devenue le symbole de New York. Le ministère français des Affaires étrangères remet ces épisodes en lumière pour l’anniversaire, tandis que le château de Versailles consacre une exposition au rôle du royaume dans cette guerre et que le musée Carnavalet, à Paris, retrace « 250 ans d’amitié franco-américaine ».
Des projecteurs braqués sur Philadelphie
La soirée de Washington n’est donc qu’un début. Les commémorations se poursuivront jusqu’en décembre, des deux côtés de l’Atlantique. Et par un clin d’œil du calendrier, l’équipe de France de football joue ce soir même à Philadelphie, la ville où tout a commencé il y a deux cent cinquante ans, pour un huitième de finale de Coupe du monde. Le berceau de l’indépendance américaine se retrouve, une fois encore, sous les projecteurs.