Sept plaignants, quarante-six jours d’audience, et pas une seule victoire au bout. Mardi matin, la Haute Cour de Londres a débouté le prince Harry et six autres personnalités qui accusaient l’éditeur du Daily Mail de les avoir espionnés durant des années. Le duc de Sussex avait pourtant fait plier deux autres tabloïds avant celui-là.
Sept plaignants, une même déroute
Autour du fils cadet du roi Charles III, la liste réunissait des visages connus dans le monde entier. Le chanteur Elton John et son mari David Furnish. Les actrices Elizabeth Hurley et Sadie Frost. L’ancien député Simon Hughes. Et la baronne Doreen Lawrence, mère de Stephen Lawrence, cet adolescent tué dans une attaque raciste en 1993 dont le nom reste un symbole en Grande-Bretagne. Tous visaient Associated Newspapers, le groupe qui publie le Daily Mail, le Mail on Sunday et le site MailOnline. Réunir une actrice, un rockeur, un ancien parlementaire, une militante et un prince sur un même banc, c’était dresser un front large contre l’un des éditeurs les plus puissants du pays.
Leur accusation tenait en une idée: une utilisation « systématique et prolongée » de méthodes illégales pour percer leur intimité. Le procès, l’un des plus longs jamais tenus contre un journal britannique, s’est étalé du 19 janvier au 31 mars. Quarante-six jours d’audience pour trancher une question simple à formuler, redoutable à prouver: le Daily Mail a-t-il volé ces informations?
Détectives privés et écoutes présumées
Ce que décrivaient les plaignants ressemble à un scénario de film. Des détectives privés lancés aux trousses des cibles, des messageries vocales interceptées, des lignes téléphoniques placées sur écoute. Et cette pratique baptisée « blagging », qui consiste à soutirer un dossier médical ou un relevé bancaire en se faisant passer pour quelqu’un d’autre au bout du fil. Une fois l’information récupérée, affirmait le groupe, elle nourrissait les colonnes du journal.
Associated Newspapers a tout nié en bloc. À titre subsidiaire, le groupe a aussi plaidé que ces plaintes arrivaient trop tard, bien après le délai légal de six ans. Les plaignants répliquaient que la maison d’édition avait dissimulé ses agissements, et que le compteur ne pouvait donc pas commencer à tourner tant qu’ils ignoraient la vérité.
« Le soupçon ne suffisait pas »
Le juge Matthew Nicklin a examiné cinquante-sept articles et incidents, un par un. Sa conclusion, dévoilée mardi, tient dans une formule que retiendront les avocats: le soupçon, même compréhensible, ne suffisait pas. Puisqu’il s’agissait d’un procès civil, la charge de la preuve pesait sur les plaignants. À eux de démontrer, dossier après dossier, que chaque information avait bel et bien été obtenue de façon illégale.
Le magistrat a écarté le raisonnement que le groupe poussait: ce n’est pas parce qu’une donnée était privée, et parce que le journal peinait à dire d’où elle sortait, qu’elle avait forcément été dérobée. Les journalistes venus témoigner ont fourni des explications légales sur leurs sources, que la cour a jugées crédibles. Nicklin a aussi rappelé ce que sa décision n’était pas: une enquête générale sur les pratiques du Daily Mail. Il n’a pas affirmé que l’espionnage y était « répandu et habituel ». Il a seulement statué sur les cas précis qu’on lui soumettait. Verdict, rapporté par CNN comme par l’Irish Times: toutes les plaintes rejetées.
Le Mirror et le Sun avaient cédé
La défaite étonne d’autant plus que le prince sortait de deux succès retentissants. Fin 2023, il avait fait condamner le groupe Mirror pour piratage téléphonique et récupéré environ 140 000 livres de dommages, la justice reconnaissant qu’il avait bien été une cible. Début 2025, l’éditeur du Sun, propriété de Rupert Murdoch, avait préféré éviter le procès: un dédommagement qualifié de « substantiel » et des excuses « complètes et sans réserve » pour des années de filatures et d’intrusions. Deux tabloïds à genoux en un peu plus d’un an.
Contre le Daily Mail, la mécanique s’est enrayée. Là où l’affaire Mirror reposait sur des preuves matérielles et des documents internes, ce dossier s’appuyait surtout sur des recoupements et des présomptions. Le juge a estimé qu’il manquait le maillon décisif: la preuve qu’aucune source légale n’était possible. Harry, qui a fait de la lutte contre les tabloïds un combat personnel, se heurte pour la première fois à un mur.
Une victoire rare pour un tabloïd
Pour Associated Newspapers, le soulagement est à la mesure de l’enjeu. Depuis quinze ans, la presse populaire britannique enchaîne les scandales et les chèques d’indemnisation, du piratage des messageries à la surveillance de célébrités. Le Daily Mail ressort blanchi sur toute la ligne, ses journalistes crédités d’explications légales par un juge. Le signal envoyé aux dizaines de personnes qui espéraient lancer des procédures comparables est limpide: sans preuve tangible, l’accusation s’effondre.
Harry, lui, a fait de ce combat une affaire intime. Depuis la mort de sa mère, poursuivie par les paparazzis jusque dans le tunnel de l’Alma à Paris en 1997, il répète que la presse à sensation brise des vies. C’est en partie pour y échapper qu’il a quitté la famille royale et posé ses valises en Californie. Ce revers ne referme pas sa croisade, mais il en dessine la limite: gagner devant un tribunal réclame des preuves, pas seulement une conviction.
Une addition qui s’annonce salée
Et puis il y a l’argent. La presse spécialisée chiffre le coût total de la bataille autour de quarante millions de dollars. Or, en droit anglais, le perdant règle en général la note du gagnant, ce qui laisse présager une facture vertigineuse pour les sept plaignants. Deux d’entre eux, Simon Hughes et Sadie Frost, ont même vu une partie de leurs demandes écartées pour cause de prescription. Quant à l’accusation la plus explosive, celle selon laquelle d’anciens dirigeants du groupe auraient menti devant la commission Leveson sur l’éthique de la presse, elle n’a pas convaincu la cour.
Une audience est déjà fixée aux 29 et 30 juillet pour régler les suites du jugement, à commencer par le partage de ces frais colossaux. Le prince Harry, lui, n’a pas encore dit s’il ferait appel. Reste un chiffre qui résume la journée: sur cinquante-sept griefs présentés, aucun n’a tenu devant le juge.