Le 12 juin, Gracie a grimpé sur un promontoire rocheux pour brouter quelques cimes d’arbres, un rituel qu’elle répétait sans histoire. Cette fois, la girafe de 540 kilos est redescendue du mauvais côté du portail et s’est enfoncée dans les collines du centre du Texas. Il faudra près de deux semaines, plusieurs hélicoptères et une récompense de 5 000 dollars pour lui remettre la main dessus.
Deux semaines à traquer un géant de trois mètres
La scène se joue au Cedar Hollow Ranch, près de Leakey, dans le comté rural de Real, à environ 160 kilomètres à l’ouest de San Antonio. Le propriétaire, Vick Jones, a d’abord cru à un retour rapide. Gracie avait pris l’habitude de s’aventurer vers cette zone rocheuse pour manger, puis de rentrer d’elle-même. Ce jour-là, elle a continué son chemin de l’autre côté d’une clôture restée ouverte, et s’est volatilisée.
Sur le papier, retrouver une girafe paraît simple. Un animal de trois mètres au garrot, roux et tacheté, ne se planque pas dans un pré. Les collines du Hill Country texan racontent une autre histoire. Hérissées de calcaire, de genévriers et de broussailles épaisses, elles offrent bien plus de couvert qu’on ne l’imagine, et les ranchs privés s’étalent sur des milliers d’hectares. Dans le comté de Real, qui compte à peine 2 700 habitants, on a fini par demander aux riverains d’ouvrir l’œil. Les signalements arrivaient au compte-gouttes, sans jamais rien donner.
Le temps jouait contre les secours autant que contre l’animal. Endormir une girafe reste une opération délicate: son cou immense et sa tension hors norme rendent l’anesthésie risquée, et une chute mal amortie peut lui être fatale. Pas question, donc, de la fléchette au premier signalement venu. Il fallait la localiser précisément, mobiliser des vétérinaires, puis intervenir vite et bien.
Le dénouement est venu du ciel. Un vendredi matin, près de deux semaines après sa fugue, Gracie a été repérée par hélicoptère à environ 6,5 kilomètres au sud du ranch, dans un secteur boisé et isolé. Vick Jones survolait la zone avec Jeff Hill, de la compagnie Concho Aviation. La girafe se portait bien et avait trouvé de l’eau. Le shérif du comté de Real, Johnson, l’a décrite à la chaîne News 4 San Antonio comme « grosse et heureuse ». Des vétérinaires l’ont endormie avec précaution avant de la ramener dans son enclos, saine et sauve.
Pourquoi une girafe broute-t-elle au Texas ?
La vraie énigme n’est pas de savoir comment Gracie s’est échappée, mais ce qu’elle faisait là. Une girafe africaine en cavale dans une campagne américaine, voilà qui ressemble à une aberration. C’en est une pour la plupart des gens, pas pour le Texas. L’État est devenu l’un des plus grands réservoirs d’animaux exotiques élevés en propriété privée sur la planète.
Le chiffre a de quoi faire tousser. Selon l’agence publique Texas Parks & Wildlife, plus de 5 000 ranchs y gèrent une faune venue d’ailleurs. Mis bout à bout, ces cheptels dépassent les deux millions de bêtes, réparties entre plus de 130 espèces. Antilopes, zèbres, gnous, oryx, et donc quelques girafes. Le climat chaud et le relief tourmenté du Hill Country rappellent certaines régions d’Afrique australe, un décor qui convient à ces animaux. L’ensemble forme une industrie qui pèse près de deux milliards de dollars par an.
Ce commerce est si prospère que, pour quelques espèces, il reste davantage d’individus sur les ranchs texans que dans leur milieu d’origine. Gracie, elle, doit son quart d’heure de célébrité à un détail: la girafe fait partie des rares animaux que tout le monde reconnaît au premier coup d’œil. Sa disparition a tourné à la petite énigme nationale, relayée par l’agence AP puis par Fox News, avec ce mélange d’inquiétude et d’amusement que provoque une bête pacifique perdue dans la nature.
Des antilopes indiennes aux girafes à 200 000 dollars
L’histoire remonte à près d’un siècle. D’après l’entreprise Wildlife Partners, l’un des plus gros acteurs du secteur, le King Ranch a importé dès la fin des années 1920 des antilopes nilgaut en provenance du zoo de San Diego. Des décennies plus tard, le fameux YO Ranch a fait venir des antilopes cervicapres et des mouflons à manchettes du zoo de San Antonio, avec une idée derrière la tête: reconstituer des populations en bonne santé, capables d’alimenter les zoos et de renforcer des troupeaux sauvages en déclin à l’étranger.
Le projet a dépassé les espérances. La reproduction a si bien marché que la conservation s’est muée en commerce florissant. Les ranchs vendent des animaux tout en conservant de vastes cheptels reproducteurs que peu de zoos ont la place d’accueillir. Les girafes échappent à la chasse: jugées trop précieuses, elles s’achètent et se revendent comme des raretés de prestige. Wildlife Partners estime qu’une seule peut valoir jusqu’à 200 000 dollars, entre saillies et reventes. D’autres espèces, en revanche, servent de gibier. Dans des domaines comme le YO Ranch ou l’Ox Ranch, le magazine Texas Monthly rapporte des tarifs de chasse qui grimpent de 1 000 à 35 000 dollars selon la prise.
Conservation ou profit, la frontière est floue
Ce modèle installe les ranchs texans dans une position inconfortable. Leurs défenseurs avancent un argument qui tient la route: en entretenant des troupeaux nombreux et génétiquement variés, ils préservent des espèces menacées. Certaines bêtes nées sur ces terres ont bel et bien rejoint des zoos, voire des programmes de réintroduction dans leur habitat d’origine. L’oryx algazelle, un temps disparu à l’état sauvage, doit une part de son retour à ces élevages américains.
Le revers de la médaille existe aussi. Une partie de ces animaux finit sous la balle de chasseurs venus payer le trophée, ce que dénoncent les associations de défense animale. Et quelques espèces se sont échappées pour de bon. Les mouflons à manchettes concurrencent les mouflons du désert, natifs de l’ouest du Texas, pour l’eau et la nourriture. Les cerfs axis broutent au point d’épuiser la végétation, favorisant l’érosion et l’appauvrissement des sols. La girafe en fuite n’était que la partie émergée d’un équilibre bien plus instable.
Gracie a retrouvé son enclos. Mais dans les collines alentour vivent encore des milliers d’animaux venus d’un autre continent, oryx, zèbres et gnous que la plupart des Texans n’ont jamais croisés de près. La prochaine escapade ne tient qu’à un portail mal refermé.