Des piques, des scies, une pelle, et jusqu’à un ballon de levage abandonné dans le sable. À vingt mètres sous la surface, au large de Cannes, les archéologues ont découvert un chantier de fouille qui n’était pas le leur. Quelqu’un était passé avant eux, et avait éventré sur toute sa longueur un navire coulé il y a 2 200 ans.
Deux cents amphores sous les coques des yachts
L’épave a un nom de dossier, Fort-Royal 1, et une adresse presque insolente : juste au nord de l’île Sainte-Marguerite, dans l’archipel de Lérins, à l’aplomb des yachts amarrés devant la Croisette. Le bateau repose là depuis le IIe siècle avant notre ère, par une vingtaine de mètres de fond. Deux plongeurs, Jean-Pierre et Anne Lopez-Joncheray, l’avaient repéré en 2017. Depuis, une équipe de l’institut ARKAIA, rattaché à Aix-Marseille Université, y retourne chaque été.
La cargaison est restée fidèle au poste. Près de 200 amphores, empilées presque comme au premier jour, âgées de plus de deux millénaires. Ces jarres de terre cuite transportaient le vin, l’huile et les salaisons qui circulaient entre la péninsule italienne, la Gaule et les îles grecques. Leur forme sert d’horloge : chaque région, chaque atelier produisait un galbe reconnaissable, ce qui permet de dater le naufrage à quelques décennies près. Une carafe à vin remontée cette année, un lagynos, vient probablement de Rhodes. Ce navire n’était pas un modeste caboteur de bord de côte : il brassait les marchandises de toute la Méditerranée.
La plus vieille pompe de bateau jamais retrouvée
La pièce vedette de la campagne 2026 ne paie pourtant pas de mine. C’est une pompe de cale, le mécanisme qui recrachait l’eau infiltrée dans le ventre du bateau. Sauf qu’elle n’a aucun équivalent connu. « À notre connaissance, c’est le plus ancien témoignage de ce type de mécanisme hydraulique », a expliqué l’archéologue Pierre Poveda à France 3 Côte d’Azur. Autrement dit, les charpentiers de l’Antiquité savaient déjà vider une cale avec un vrai système de pompage bien plus tôt qu’on ne l’imaginait.
Ce genre de trouvaille vaut de l’or pour les historiens des techniques. On sait encore mal comment les Anciens gardaient leurs bateaux à flot pendant les longues traversées. Une coque en bois prend l’eau sans arrêt, et faute d’un moyen de l’évacuer, elle finit par sombrer. Remonter un tel dispositif, encore assemblé, revient à soulever le capot d’un moteur vieux de vingt-deux siècles.
Le reste du mobilier raconte la vie du bord. Des éléments de décor en bois, encore couverts de peinture, habillaient sans doute l’arrière du bateau. De la vaisselle porte les initiales de ses propriétaires, gravées comme on marque son linge. En 2024, les plongeurs avaient déjà remonté un gouvernail entier, une rareté absolue pour une coque aussi vieille. Chaque saison ajoute une ligne à un inventaire qui n’en finit pas de surprendre.
Une tablette de cire trahit un passager lettré
Deux objets intriguent plus que les autres. Un stylet en bois et une petite tablette recouverte de cire, l’ancêtre du carnet de notes. On ne gravait pas la cire pour compter des jarres. Leur présence laisse penser qu’un homme instruit voyageait à bord : un marchand qui tenait ses écritures, un officier, un esprit lettré. Son nom s’est perdu, mais son matériel de bureau, lui, a franchi vingt-deux siècles au fond de l’eau.
Cette conservation hors norme tient à un coup du sort. Le navire a coulé couché sur le flanc, une position que les spécialistes ne s’expliquent toujours pas. En basculant, la coque a emprisonné et scellé tout ce qu’elle contenait, à l’écart des courants et de l’oxygène qui dévorent le bois. Ce qui aurait dû se déliter en quelques décennies est parvenu presque intact jusqu’à nous.
Des tranchées creusées d’un bout à l’autre
Reste la plaie. Bien avant les scientifiques, des pilleurs avaient repéré l’épave et l’avaient saccagée avec méthode. De longues tranchées courent d’une extrémité à l’autre du site, ouvertes pour arracher les amphores les plus faciles à écouler. Les voleurs ont laissé sur place leur attirail : piques, scies, pelles, et ce ballon gonflable qui sert à faire remonter les charges. Un chantier clandestin, plié à la hâte.
Le pillage des épaves antiques reste un fléau discret en Méditerranée, où des milliers de sites dorment à portée de palme, impossibles à surveiller en continu. Les pièces volées atterrissent chez des collectionneurs ou dans des ventes en ligne, coupées à jamais de leur histoire. Nul ne saura ce qui s’est envolé dans les tranchées de Fort-Royal 1. Les archéologues composent maintenant avec les manques, comme on reconstitue un puzzle amputé de ses pièces. En France, ces fouilles reviennent au DRASSM, le service du ministère de la Culture chargé de l’archéologie sous-marine, qui court sans cesse derrière des pillards souvent mieux équipés.
Une course de vitesse à vingt mètres de fond
Le programme, pluriannuel, se poursuit depuis l’Alfred-Merlin, le navire de recherche conçu pour ce genre de missions. Chaque été, l’équipe remonte quelques pièces, cartographie un peu plus la coque, grignote du terrain sur l’oubli. Selon le bilan relayé par la revue Mer et Marine, Fort-Royal 1 est en passe de devenir l’une des épaves antiques les mieux documentées des côtes françaises.
Il faudra encore plusieurs saisons pour savoir d’où venait ce bateau, vers quel port il faisait route et pourquoi il a sombré à quelques encablures du rivage. En attendant, les vacanciers qui lézardent cet été sur les ponts des yachts cannois ne se doutent probablement de rien. Sous leur coque de plaisance dort un cargo romain, ses deux cents amphores, et une petite pompe de bois qui vient de faire reculer d’un cran l’histoire des techniques.