Deux boîtes fermées, quelques carottes qui glissent sous un couvercle, et une girafe qui tend le cou vers la bonne. La scène s’est répétée des dizaines de fois au zoo de Barcelone, et son résultat a de quoi intriguer. Quatre girafes y ont réussi un test que l’on croyait réservé aux grands singes et à quelques oiseaux réputés futés. Selon une étude parue le 26 juin dans la revue Scientific Reports, ces girafes savent compter, du moins additionner de petites quantités. Pas comme un écolier devant son cahier, mais assez pour écarter le simple coup de chance.

Deux tas de carottes sous un couvercle

Le protocole tient en quelques gestes. Iker Loidi, chercheur à l’Université de Barcelone, installe trois récipients sur une table basse, face aux animaux. Deux boîtes jaunes renferment des morceaux de carotte que la girafe entrevoit pendant cinq secondes, avant que les couvercles ne retombent. Une boîte verte sert de réserve. Le chercheur y puise un à trois morceaux, qu’il verse un par un dans l’une des deux boîtes jaunes. Il effleure alors les deux couvercles, pour qu’aucun ne se distingue par un geste, puis avance les boîtes vers la girafe.

Tout se joue sur un point: l’animal ne voit jamais le tas final. Pour viser juste, il doit garder en mémoire les deux quantités de départ et actualiser celle qui vient de grossir. Une boîte restée ouverte aurait suffi à fausser l’expérience, la girafe se contentant alors de comparer ce qu’elle avait sous les yeux.

L’addition passe, la soustraction bloque

Sur les essais d’addition, les quatre girafes ont désigné le plus gros tas plus souvent que le hasard ne l’autorise, environ deux fois sur trois. Elles y sont parvenues en combinant jusqu’à trois carottes dans des tas atteignant cinq unités, une portée voisine de celle qu’atteignent certains singes soumis au même exercice. L’échantillon tient en quatre individus, une limite que les auteurs assument sans détour.

La suite s’est révélée plus rude. Quand Loidi retirait des carottes au lieu d’en ajouter, l’équivalent d’une soustraction, les girafes retombaient au niveau du pile ou face. Elles ont aussi calé sur une version plus retorse, où des morceaux passaient d’un tas à l’autre. « Ces résultats collent à ce que l’on observe chez l’humain: il existe des différences individuelles dans la résolution de problèmes numériques et, en général, la soustraction est plus difficile que l’addition », résume le chercheur cité par le média Earth.com. Chez l’enfant aussi, retrancher s’acquiert après additionner, et mobilise des régions du cerveau liées à la réflexion posée plutôt qu’au réflexe. L’agence de presse UPI, qui a rapporté l’étude, résume l’exploit d’une formule: un calcul rudimentaire des quantités.

Nuru et Njano ne suivaient pas la main

Restait une objection de poids. Une girafe pouvait réussir sans rien calculer, en pointant tout bêtement la boîte que Loidi avait touchée en dernier. L’équipe avait anticipé le piège. Sur les quatre pensionnaires, deux, Nakuru et Yalinga, n’ont brillé que dans les situations où cette astuce du contact suffisait à expliquer leur choix.

Les deux autres, Nuru et Njano, ont continué à viser le bon tas même quand suivre la boîte touchée les aurait égarées. De quoi pencher pour un authentique calcul mental, au moins chez ce duo. Nuru n’en est d’ailleurs pas à son coup d’essai: elle s’était déjà signalée lors de précédentes expériences numériques sur le même troupeau, où les girafes repèrent le tas le plus fourni en suivant une loi bien connue de la perception.

Un cerveau minuscule, des calculs quand même

Ce qui frappe, c’est la taille du cerveau en jeu. La girafe appartient aux ongulés, ces mammifères à sabots que personne n’avait encore testés sur une tâche où les nombres disparaissent de la vue. Son quotient d’encéphalisation, la mesure qui rapporte la masse du cerveau à celle du corps, plafonne à 0,64. On est loin des 2,48 du chimpanzé ou des 1,42 du kéa, ce perroquet néo-zélandais réputé pour sa malice.

Le troupeau de Barcelone avait déjà fait parler de lui. En 2023, une étude pilotée par Federica Amici, de l’Université de Leipzig et de l’Institut Max-Planck d’anthropologie évolutionniste, montrait que ces mêmes girafes savaient parier sur le récipient le plus à même de livrer une carotte plutôt qu’une courgette. Face à un bac garni de 100 carottes et 20 courgettes opposé à son inverse, elles visaient juste dans au moins 17 essais sur 20. C’était la première fois qu’un animal au cerveau aussi modeste, rapporté à son gabarit, démontrait un raisonnement statistique. Le nouveau travail pousse le curseur plus loin, puisqu’il porte sur des quantités devenues invisibles. Détail savoureux: des poussins à peine éclos réussissent, eux, la version compliquée qui a résisté aux girafes, un talent attribué à leur besoin de suivre la fratrie massée autour de la mère.

Compter pour survivre dans la savane

Reste la question du pourquoi. Une girafe n’a pas forgé ce sens du nombre pour venir à bout de devinettes à base de carottes. Dans la nature, l’espèce vit en groupes mouvants qui se forment et se dispersent au fil des heures, et broute des arbres clairsemés, surtout des acacias disséminés dans la savane. Estimer en gros où se trouve la nourriture, et en quelle quantité, peut aider à mieux se nourrir comme à éviter le danger. L’erreur, elle, se paie en énergie gaspillée.

Les chercheurs restent prudents: les girafes ne manient sans doute pas les nombres à la façon d’un humain, elles en gardent une intuition qui pèse sur leurs décisions. Pour Iker Loidi, ces observations « aident à remettre en cause une vision trop anthropocentrée de la cognition et soulignent l’intérêt d’étudier une plus grande diversité de groupes et d’espèces ». Son équipe veut désormais tester d’autres animaux et trancher une inconnue de taille: les girafes comptent-elles les morceaux un à un, ou jaugent-elles plutôt le volume total du tas? La réponse dira jusqu’où grimpe, vraiment, leur bosse des maths.